Version électronique de "Alice au
pays de merveilles" en français, Carroll, Lewis, Français
- Alice commençait à se sentir
très lasse de rester assise à côté de sa soeur, sur le talus, et de
n'avoir rien à faire: une fois ou deux, elle avait jeté un coup d'oeil sur
le livre que sa soeur lisait, mais il ne contenait ni images ni conversations,
et , se disait Alice, à quoi peut bien servir un livre où il n'y a ni images
ni conversations?
- Elle se demandait (dans la
mesure où elle était capable de réfléchir, car elle se sentait tout endormie
et toute stupide à cause de la chaleur) si le plaisir de tresser une
guirlande de pâquerettes vaudrait la peine de se lever et d'aller cueillir
les pâquerettes, lorsque, brusquement, un Lapin Blanc aux yeux roses passa
en courant tout près d'elle.
- Ceci n'avait rien de
particulièrement remarquable; et Alice ne trouva pas non plus tellement
bizarre d'entendre le Lapin se dire à mi-voix: Oh, mon Dieu! Oh, mon Dieu!
Je vais être en retard! (Lorsqu'elle y réfléchit par la suite, il lui vint
à l'esprit qu'elle aurait dû s'en étonner, mais, sur le moment, cela lui sembla
tout naturel.) Cependant, lorsque le Lapin tira bel et bien une montre de
la poche de son gilet , regarda l'heure, et se mit à courir de plus belle,
Alice se dressa d'un bond, car, tout à coup, l'idée lui était venue qu'elle
n'avait jamais vu de lapin pourvu d'une poche de gilet, ni d'une montre à
tirer de cette poche. Dévorée de curiosité, elle traversa le champ en
courant à sa poursuite, et eut la chance d'arriver juste à temps pour le
voir s'enfoncer comme une flèche dans un énorme terrier placé sous la haie.
- Un instant plus tard, elle
y pénétrait à son tour, sans se demander une seule fois comment diable elle
pourrait bien en sortir.
- Pendant un certain temps, elle
marcha droit devant elle dans le terrier comme dans un tunnel; puis le sol
s'abaissa brusquement, si brusquement qu'Alice, avant d'avoir pu songer à
s'arrêter, s'aperçut qu'elle tombait dans un puits très profond.
- Soit que le puits fût très
profond, soit que la fillette tombât très lentement, elle s'aperçut qu'elle
avait le temps, tout en descendant, de regarder autour d'elle et de se demander
ce qui allait se passer. D'abord, elle essaya de regarder en bas pour voir
où elle allait arriver, mais il faisait trop noir pour qu'elle pût rien
distinguer. Ensuite, elle examina les parois du puits, et remarqua qu'elles
étaient garnies de placards et d'étagères; par endroits, des cartes de
géographie et des tableaux se trouvaient accrochés à des pitons. En
passant, elle prit un pot sur une étagère; il portait une étiquette sur
laquelle on lisait: CONFITURE D'ORANGES , mais, à la grande déception
d'Alice, il était vide. Elle ne voulut pas le laisser tomber de peur de tuer
quelqu'un et elle s'arrangea pour le poser dans un placard devant lequel elle
passait, tout en tombant.
- Ma foi! songea-t-elle,
après une chute pareille, ça me sera bien égal, quand je serai à la
maison, de dégringoler dans l'escalier! Ce qu'on va me trouver courageuse!
Ma parole, même si je tombais du haut du toit, je n'en parlerais à personne!
(Supposition des plus vraisemblables, en effet.)
- Plus bas, encore plus bas,
toujours plus bas. Est-ce que cette chute ne finirait jamais? Je me demande
combien de kilomètres j'ai pu parcourir? dit-elle à haute voix. Je ne dois
pas être bien loin du centre de la terre. Voyons: ça ferait une chute de
six à sept kilomètres, du moins je le crois... (car, voyez-vous, Alice
avait appris en classe pas mal de choses de ce genre, et, quoique le moment
fût mal choisi pour faire parade de ses connaissances puisqu'il n'y avait
personne pour l'écouter, c'était pourtant un bon exercice que de répéter
tout cela) ... Oui, ça doit être la distance exacte... mais, par exemple,
je me demande à quelle latitude et à quelle longitude je me trouve? (Alice
n'avait pas la moindre idée de ce qu'était la latitude, pas plus d'ailleurs
que la longitude, mais elle jugeait que c'étaient de très jolis mots, des
mots superbes.)
- Bientôt, elle recommença: Je
me demande si je vais traverser la terre d'un bout à l'autre! Ça sera rudement
drôle d'arriver au milieu de ces gens qui marchent la tête en bas! On les
appelle les Antipattes, je crois... (cette fois, elle fut tout heureuse de
ce qu'il n'y eût personne pour écouter, car il lui sembla que ce n'était
pas du tout le mot qu'il fallait). ... Seulement, je serai obligée de leur
demander quel est le nom du pays. S'il vous plaît, madame, suis-je en Nouvelle-Zélande
ou en Australie? ( et elle essaya de faire la révérence tout en parlant...
Quelle idée de faire la révérence pendant qu'on tombe dans le vide! Croyez-vous
que vous en seriez capable? ) Et la dame pensera que je suis une petite
fille ignorante! Non, il vaudra mieux ne rien demander; peut-être que je verrai
le nom écrit quelque part.
- Plus bas, encore plus bas,
toujours plus bas. Comme il n'y avait rien d'autre à faire, Alice se remit
bientôt à parler. Je vais beaucoup manquer à Dinah ce soir, j'en ai bien peur!
(Dinah était la chatte d'Alice.) J'espère qu'on pensera à lui donner sa
soucoupe de lait à l'heure du thé. Ma chère Dinah, comme je voudrais
t'avoir ici avec moi! Il n'y a pas de souris dans l'air, je le crains
fort, mais tu pourrais attraper une chauve-souris, et ça, vois-tu, ça ressemble
beaucoup à une souris. Mais est-ce que les chats mangent les chauves-souris?
Je me le demande. A ce moment, Alice commença à se sentir toute somnolente,
et elle se mit à répéter, comme si elle rêvait: Est-ce que les chats mangent
les chauves-souris? Est-ce que les chats mangent les chauves-souris? et parfois:
Est-ce que les chauves-souris mangent les chats? car, voyez-vous, comme elle
était incapable de répondre à aucune des deux questions, peu importait qu'elle
posât l'une ou l'autre. Elle sentit qu'elle s'endormait pour de bon, et elle
venait de commencer à rêver qu'elle marchait avec Dinah, la main dans la
patte, en lui demandant très sérieusement: Allons, Dinah, dis-moi la
vérité: as-tu jamais mangé une chauve-souris? quand, brusquement, bing!
bing! elle atterrit sur un tas de feuilles mortes, et sa chute prit fin.
- Alice ne s'était pas fait le
moindre mal, et fut sur pied en un moment; elle leva les yeux, mais tout
était noir au-dessus de sa tête. Devant elle s'étendait un autre couloir
où elle vit le Lapin Blanc en train de courir à toute vitesse. Il n'y
avait pas un instant à perdre: voilà notre Alice partie, rapide comme le vent.
Elle eut juste le temps d'entendre le Lapin dire, en tournant un coin: Par
mes oreilles et mes moustaches, comme il se fait tard! Elle tourna le coin
à son tour, très peu de temps après lui, mais, quand elle l'eut tourné, le
Lapin avait disparu. Elle se trouvait à présent dans une longue salle basse
éclairée par une rangée de lampes accrochées au plafond.
- Il y avait plusieurs portes
autour de la salle, mais elles étaient toutes fermées à clé; quand Alice eut
marché d'abord dans un sens, puis dans l'autre, en essayant de les ouvrir
une par une, elle s'en alla tristement vers le milieu de la pièce, en se demandant
comment elle pourrait bien faire pour en sortir.
- Brusquement, elle se trouva
près d'une petite table à trois pieds, entièrement faite de verre massif,
sur laquelle il y avait une minuscule clé d'or, et Alice pensa aussitôt que
cette clé pouvait fort bien ouvrir l'une des portes de la salle.
Hélas!soit que les serrures fussent trop larges, soit que la clé fût trop
petite, aucune porte ne voulut s'ouvrir. Néanmoins, la deuxième fois
qu'Alice fit le tour de la pièce, elle découvrit un rideau bas qu'elle
n'avait pas encore remarqué; derrière ce rideau se trouvait une petite
porte haute de quarante centimètres environ: elle essaya d'introduire la petite
clé d'or dans la serrure, et elle fut ravie de constater qu'elle s'y
adaptait parfaitement!
- Alice ouvrit la porte, et
vit qu'elle donnait sur un petit couloir guère plus grand qu'un trou à
rat; s'étant agenouillée, elle aperçut au bout du couloir le jardin le
plus adorable qu'on puisse imaginer. Comme elle désirait sortir de cette
pièce sombre, pour aller se promener au milieu des parterres de fleurs aux
couleurs éclatantes et des fraîches fontaines! Mais elle ne pourrait même
pas faire passer sa tête par l'entrée; et même si ma tête pouvait passer ,
se disait la pauvre Alice, ça ne me servirait pas à grand-chose à cause de
mes épaules. Oh! que je voudrais pouvoir rentrer en moi-même comme une
longue-vue! Je crois que j'y arriverais si je savais seulement comment m'y
prendre pour commencer. Car, voyez-vous, il venait de se passer tant de
choses bizarres, qu'elle en arrivait à penser que fort peu de choses étaient
vraiment impossibles.
- Il semblait inutile de rester
à attendre près de la petite porte; c'est pourquoi Alice revint vers la
table, en espérant presque y trouver une autre clé, ou, du moins, un livre
contenant une recette pour faire rentrer les gens en eux-mêmes, comme des
longues-vues. Cette fois, elle y vit un petit flacon ( il n'y était sûrement
pas tout à l'heure , dit-elle,) portant autour du goulot une étiquette de
papier sur laquelle étaient imprimés en grosses lettres ces deux mots:
BOIS MOIS .
- C'était très joli de dire:
Bois-moi , mais notre prudente petite Alice n'allait pas se dépêcher
d'obéir. Non, je vais d'abord bien regarder , pensa-t-elle, pour voir s'il
y a le mot: poison . Car elle avait lu plusieurs petites histoires
charmantes où il était question d'enfants brûlés, ou dévorés par des bêtes
féroces, ou victimes de plusieurs autres mésaventures, tout cela uniquement
parce qu'ils avaient refusé de se rappeler les simples règles de conduite
que leurs amis leur avaient enseignées: par exemple, qu'un tisonnier
chauffé au rouge vous brûle si vous le tenez trop longtemps, ou que, si
vous vous faites au doigt une coupure très profonde avec un couteau, votre
doigt, d'ordinaire, se met à saigner; et Alice n'avait jamais oublié que
si l'on boit une bonne partie du contenu d'une bouteille portant l'étiquette:
poison , ça ne manque presque jamais, tôt ou tard, d'être mauvais pour la
santé.
- Cependant, ce flacon ne
portant décidément pas l'étiquette: poison , Alice se hasarda à en goûter
le contenu; comme il lui parut fort agréable (en fait, cela rappelait à la
fois la tarte aux cerises, la crème renversée, l'ananas, la dinde rôtie, le
caramel, et les rôties chaudes bien beurrées), elle l'avala séance tenante,
jusqu'à la dernière goutte.
- Quelle sensation bizarre!
dit Alice. Je dois être en train de rentrer en moi-même, comme une longue-vue!
- Et c'était bien exact: elle
ne mesurait plus que vingt-cinq centimètres. Son visage s'éclaira à l'idée
qu'elle avait maintenant exactement la taille qu'il fallait pour franchir
la petite porte et pénétrer dans l'adorable jardin. Néanmoins elle attendit
d'abord quelques minutes pour voir si elle allait diminuer encore; elle se
sentait un peu inquiète à ce sujet, car, voyez-vous, pensait Alice, à la
fin des fins je pourrais bien disparaître tout à fait, comme une bougie.
En ce cas, je me demande à quoi je ressemblerais . Et elle essaya d'imaginer
à quoi ressemble la flamme d'une bougie une fois que la bougie est éteinte,
car elle n'arrivait pas à se rappeler avoir jamais vu chose pareille.
- Au bout d'un moment, comme
rien de nouveau ne s'était produit, elle décida d'aller immédiatement dans
le jardin. Hélas!pauvre Alice!dès qu'elle fut arrivée à la porte, elle
s'aperçut qu'elle avait oublié la petite clé d'or, et, quand elle revint à
la table pour s'en saisir, elle s'aperçut qu'il lui était impossible de
l'atteindre, quoiqu'elle pût la voir très nettement à travers le verre.
Elle essaya tant qu'elle put d'escalader un des pieds de la table, mais il
était trop glissant; aussi, après s'être épuisée en efforts inutiles, la
pauvre petite s'assit et fondit en larmes.
- Allons! ça ne sert à rien de
pleurer comme ça! se dit-elle d'un ton sévère. Je te conseille de t'arrêter
à l'instant! Elle avait coutume de se donner de très bons conseils (quoiqu'elle
ne les suivît guère), et, parfois, elle se réprimandait si vertement que les
larmes lui venaient aux yeux. Elle se rappelait qu'un jour elle avait essayé
de se gifler pour avoir triché au cours d'une partie de croquet qu'elle
jouait contre elle-même, car cette étrange enfant aimait beaucoup faire semblant
d'être deux personnes différentes. Mais c'est bien inutile à présent , pensa
la pauvre Alice, de faire semblant d'être deux! C'est tout juste s'il reste
assez de moi pour former une seule et unique personne!"
- Bientôt son regard tomba
sur une petite boîte de verre placée sous la table; elle l'ouvrit et y
trouva un tout petit gâteau sur lequel les mots: MANGE-MOI étaient très
joliment tracés avec des raisins de Corinthe. Ma foi, je vais le manger, dit
Alice, s'il me fait grandir, je pourrai atteindre la clé; s'il me fait rapetisser,
je pourrai me glisser sous la porte; d'une façon comme de l'autre j'irai
dans le jardin, et je me moque pas mal que ce soit l'une ou l'autre.
- Elle mangea un petit bout de
gâteau, et se dit avec anxiété: Vers le haut ou vers le bas? en tenant sa
main sur sa tête pour sentir si elle allait monter ou descendre. Or, elle
fut toute surprise de constater qu'elle gardait toujours la même taille:
bien sûr, c'est généralement ce qui arrive quand on mange des gâteaux,
mais Alice avait tellement pris l'habitude de s'attendre à des choses extravagantes,
qu'il lui paraissait ennuyeux et stupide de voir la vie continuer de façon
normale.
- C'est pourquoi elle se mit
pour de bon à la besogne et eut bientôt fini le gâteau jusqu'à la dernière
miette.
- De plus-t-en plus curieux!
s'écria Alice (elle était si surprise que, sur le moment, elle en oublia de
parler correctement); voilà que je m'allonge comme la plus grande longue-vue
qui ait jamais existé! Adieu, mes pieds! (car, lorsqu'elle les regarda,
ils lui semblèrent avoir presque disparu, tant ils étaient loin). Oh, mes
pauvres petits pieds! Je me demande qui vous mettra vos bas et vos souliers
à présent mes chéris! Pour moi, c'est sûr, j'en serai incapable! Je serai
beaucoup trop loin pour m'occuper de vous: il faudra vous arranger du mieux
que vous pourrez... Mais il faut que je sois gentille avec eux, songea-t-elle;
sans ça peut-être qu'ils refuseront de marcher dans la direction où je voudrai
aller! Voyons un peu: je leur donnerai une paire de souliers neufs à chaque
Noël.
- Là-dessus, elle se mit à
combiner comment elle s'y prendrait pour faire parvenir les souliers à destination.
Il faudra que je les confie à un commissionnaire, pensa-t-elle; ça aura
l'air fameusement drôle d'envoyer des cadeaux à ses propres pieds! Et ce
que l'adresse paraîtra bizarre!
- Monsieur Pied Droit d'Alice
à Devant-de Foyer Près Garde-Feu (avec les meilleures amitiés d'Alice)
- Oh! mon Dieu! quelles bêtises
je raconte!
- Juste à ce moment, sa tête
cogna le plafond: en fait, elle mesurait à présent plus de deux mètres
soixante-quinze. Elle s'empara immédiatement de la petite clé d'or et se
hâta vers la porte du jardin.
- Pauvre Alice! tout ce qu'elle
put faire fut de se coucher sur le flanc et de regarder d'un oeil le
jardin; mais il était plus inutile que jamais d'essayer de franchir la
porte. Elle s'assit et se mit à pleurer.
- Tu devrais avoir honte,
dit-elle, une grande fille comme toi (c'était le cas de le dire) pleurer
comme tu le fais! Veux-tu bien t'arrêter immédiatement! Mais elle n'en
continua pas moins à verser des litres de larmes, jusqu'à ce qu'elle fût entourée
d'une grande mare, profonde de dix centimètres, qui s'étendait jusqu'au
milieu de la pièce.
- Au bout d'un moment, elle entendit
dans le lointain un bruit de petits pas pressés, et elle s'essuya vivement
les yeux pour voir qui arrivait. C'était encore le Lapin Blanc, magnifiquement
vêtu, portant d'une main une paire de gants de chevreau blancs et de l'autre
un grand éventail; il trottait aussi vite qu'il pouvait, et, chemin
faisant, il marmonnait à mi-voix: Oh! la Duchesse, la Duchesse! Oh! ce qu'elle
va être furieuse si je l'ai fait attendre! Alice se sentait désespérée qu'elle
était prête à demander secours à n'importe qui; aussi, lorsque le Lapin
arriva près d'elle, elle commença d'une voix basse et timide: Je vous en
prie, monsieur... Le Lapin sursauta violemment, laissa tomber les gants de
chevreau blancs et l'éventail, puis décampa dans les ténèbres aussi vite
qu'il le put.
- Alice ramassa l'éventail et
les gants; ensuite, comme la pièce était chaude, elle se mit à s'éventer
sans arrêt tout en parlant: Mon Dieu! Mon Dieu! Comme tout est bizarre
aujourd'hui! Pourtant, hier, les choses se passaient normalement. Je me demande
si on m'a changée pendant la nuit? Voyons, réfléchissons: est-ce que
j'étais bien la même quand je me suis levée ce matin? Je crois me rappeler
que je me suis sentie un peu différente. Mais, si je ne suis pas la même,
la question qui se pose est la suivante: Qui diable puis-je bien être? Ah!
voilà le grand problème! Sur quoi, elle se mit à passer en revue dans sa
tête toutes les filles de son âge qu'elle connaissait, pour voir si elle
avait pu être changée en l'une d'elles.
- Je suis sûre de ne pas être
Édith , se dit-elle, car elle a de très longues boucles, tandis que mes cheveux
ne bouclent pas du tout. Je suis sûre également de ne pas être Mabel, car,
moi, je sais toutes sortes de choses, tandis qu'elle ne sait quasiment rien!
De plus, elle est elle, et moi je suis moi, et... oh! Seigneur! quel casse-tête!
Je vais vérifier si je sais encore tout ce que je savais jusqu'ici. Voyons
un peu: quatre fois cinq font douze, quatre fois six font treize, et quatre
fois sept font... Oh! mon Dieu! jamais je n'arriverai jusqu'à vingt à cette
allure! Mais la Table de Multiplication ne prouve rien; essayons la
Géographie. Londres est la capitale de Paris, et Paris est la capitale de
Rome, et Rome... non, je suis sûre que ça n'est pas du tout ça! On a dû me
changer en Mabel! Je vais essayer de réciter: Petite abeille ... S'étant
croisé les mains sur les genoux comme si elle récitait ses leçons, elle se
mit à dire la poésie bien connue, mais sa voix lui parut rauque et étrange,
et les mots vinrent tout différents de ce qu'ils étaient d'habitude:
- Voyez le petit crocodile:
Comme sa queue se tord Lorsqu'il répand les eaux du Nil Sur ses écailles
d'or! "Voyez son sourire d'ivoire, Ses griffes en poinçons! Il accueille
à pleine mâchoire Tous les petits poissons!
- Je suis sûre que ce ne sont
pas les mots qu'il faut , soupira la pauvre Alice; et ses yeux se remplirent
de larmes tandis qu'elle poursuivait: Après tout, je dois être Mabel; il
va falloir que j'aille habiter cette misérable petite maison, et je n'aurai
quasiment pas de jouets, et j'aurai tant et tant de leçons à apprendre!
Non, ma décision est prise: si je suis Mabel, je reste ici! On aura beau pencher
la tête vers moi en disant: 'Allons, remonte, ma chérie!' je me contenterai
de lever les yeux et de répondre: 'Dites-moi d'abord qui je suis: si ça me
plaît d'être cette personne-là, alors je remonterai; sinon, je resterai
ici jusqu'à ce que je sois quelqu'un d'autre'... Mais, oh! mon Dieu!
s'écria-t-elle en fondant brusquement en larmes, je voudrais bien qu'on se
décide à pencher la tête vers moi! J'en ai tellement assez d'être toute seule
ici!
- Tout en disant cela, elle regarda
ses mains, et s'aperçut, à sa grande stupeur, qu'elle avait mis un des petits
gants de chevreau blancs du Lapin, sans y faire attention: "Comment
ai-je pu m'y prendre? songea-t-elle. Je dois être en train de rapetisser."
Elle se leva et s'approcha de la table pour voir par comparaison combien elle
mesurait; elle s'aperçut que, autant qu'elle pouvait en juger, elle avait environ
soixante centimètres de haut, et ne cessait de diminuer rapidement. Elle
comprit bientôt que ceci était dû à l'éventail qu'elle tenait; elle le
lâcha en toute hâte, juste à temps pour éviter de disparaître tout à fait.
- Cette fois, je l'ai échappé
belle! dit Alice, tout effrayée de sa brusque transformation, mais très heureuse
d'être encore de ce monde; maintenant, à moi le jardin! Et elle revint en
courant à toute vitesse vers la petite porte. Hélas! la petite porte était
de nouveau fermée, la petite clé d'or se trouvait sur la table comme
auparavant, et les choses sont bien pires que jamais, pensa la pauvre fille,
car jamais je n'ai été aussi petite qu'à présent, non, jamais! Ma parole,
c'est vraiment un peu trop fort!
- Au moment où elle
prononçait ces mots, son pied glissa, et, un instant plus tard, plouf! elle
se trouvait dans l'eau salée jusqu'au menton. Sa première idée fut qu'elle
était tombée dans la mer, elle ne savait comment, et, dans ce cas, songea-t-elle,
je vais pouvoir rentrer par le train . (Alice était allée au bord de la mer
une seule fois dans sa vie: elle en avait tiré cette conclusion générale
que, partout où on allait sur les côtes anglaises, on trouvait des cabines
de bain roulantes dans l'eau, des enfants en train de faire des trous dans
le sable avec des pelles en bois, puis une rangée de pensions de famille, et
enfin une gare de chemin de fer.) Cependant, elle ne tarda pas à comprendre
qu'elle était dans la mare des larmes qu'elle avait versées au moment où elle
avait deux mètres soixante et quinze de haut.
- Comme je regrette d'avoir
tant pleuré! s'exclama-t-elle, tout en nageant pour essayer de se tirer de
là. Je suppose que, en punition, je vais me noyer dans mes propres larmes!
C'est ça qui sera bizarre, pour ça, oui! Il est vrai que tout est bizarre
aujourd'hui.
- A ce moment précis, elle entendit
un clapotis dans la mare, à peu de distance, et elle nagea de ce côté-là
pour voir de quoi il s'agissait; elle crut d'abord se trouver en présence
d'un morse ou d'un hippopotame; mais ensuite elle se rappela sa taille
minuscule, et elle ne tarda pas à s'apercevoir que c'était tout simplement
une souris qui avait glissé dans la mare, exactement comme elle.
- Voyons, pensa Alice, est-ce
que ça servirait à quelque chose de parler à cette souris? Tout est tellement
extravagant dans ce trou, qu'elle est très probablement capable de parler;
en tout cas, je peux toujours essayer.
- Elle commença donc en ces termes:
O Souris, sais-tu comment on peut sortir de cette mare? Je suis lasse de
nager par ici, ô Souris! (Elle croyait qu'il fallait s'adresser en ces termes
à une souris: jamais encore elle ne s'était exprimée de la sorte, mais elle
venait de se rappeler avoir lu dans la Grammaire Latine de son frère: Une
souris, d'une souris, à une souris, une souris, ô souris! ) La Souris regarda
la petite fille avec curiosité (Alice crut même la voir cligner un de ses
petits yeux), mais elle ne répondit pas.
- Peut-être qu'elle ne comprend
pas l'anglais, pensa Alice; ce doit être une souris française qui est venue
ici avec Guillaume le Conquérant. (Malgré toutes ses connaissances
historiques, Alice avait des idées très vagues sur l'époque où tel ou tel
événement s'était produit.) En conséquence, elle dit: Où est ma chatte? ce
qui était la première phrase de son manuel de français. La Souris bondit
brusquement hors de l'eau, et parut frissonner de terreur du museau à la
queue. Oh, excuse-moi, je t'en prie! s'écria vivement Alice, craignant
d'avoir froissé la pauvre bête. "J'avais complètement oublié que tu
n'aimais pas les chats. - Que je n'aime pas les chats!" s'exclama la
Souris d'une voix perçante et furieuse. "Et toi, tu les aimerais, les
chats, si tu étais à ma place? - Ma foi, peut-être bien que non",
répondit Alice d'un ton conciliant. "Je t'en prie, ne te mets pas en
colère à ce sujet. Pourtant, je voudrais bien pouvoir te montrer notre
chatte Dinah: je crois que tu aurais de l'affection pour les chats si tu
pouvais seulement la voir une fois. Elle est si pacifique, cette chère
Dinah", continua la fillette comme si elle parlait pour elle seule, en
nageant paresseusement de-ci de-là. Elle reste assise au coin du feu, à
ronronner d'une façon charmante, tout en se léchant les pattes et en se
lavant la figure; et puis c'est si doux de la caresser; enfin, elle est vraiment
de première force pour attraper les souris... Oh! je t'en prie, excuse-moi!
s'écria de nouveau Alice, car cette fois-ci, la Souris était toute hérissée,
et la petite fille était sûre de l'avoir offensée gravement. "Nous ne
parlerons plus de ma chatte, puisque ça te déplaît. - Nous n'en parlerons
plus!" s'écria la Souris qui tremblait jusqu'au bout de la queue.
"Comme si, moi , j'allais parler d'une chose pareille! Dans notre
famille, nous avons toujours exécré les chats: ce sont des créatures
vulgaires, viles, répugnantes! Ne t'avise plus de prononcer le mot: chat!
- Je m'en garderai bien!" dit Alice qui avait hâte de changer de conversation.
"Est-ce que tu... tu... aimes les... les... chiens?" La Souris ne
répondant pas, Alice continua avec empressement: Il y a près de chez nous
un petit chien si charmant que j'aimerais bien pouvoir te le montrer!
Vois-tu, c'est un petit terrier aux grands yeux brillants, au poil long et
bouclé; oh, il est adorable! Il va chercher les objets qu'on lui jette, il
se dresse sur ses pattes de derrière pour mendier son dîner, et il fait tellement
de tours que j'en oublie toujours plus de la moitié. Il appartient à un fermier
qui dit que ce chien lui est si utile qu'il vaut plus de deux mille
francs! Il dit qu'il tue les rats et... Oh, mon Dieu! s'écria Alice d'un
ton chagrin, j'ai bien peur de l'avoir offensée une fois de plus!
- En effet, la Souris
s'éloignait d'elle en nageant aussi vite que possible, et en soulevant une
véritable tempête à la surface de la mare.
- Alice l'appela doucement:
Ma petite Souris chérie! Je t'en prie, reviens, et nous ne parlerons plus
ni de chats ni de chiens, puisque tu ne les aimes pas!
- Quand la Souris entendit cela,
elle fit demi-tour et nagea lentement vers Alice; son visage était tout
pâle (de colère, pensa la petite fille), et elle déclara d'une voix basse et
tremblante: "Regagnons la terre ferme; là, je te raconterai mon
histoire; tu comprendras alors pourquoi je déteste les chats et les chiens.
- Il était grand temps de
partir, la mare se trouvant à présent fort encombrée par les oiseaux et les
animaux qui y étaient tombés: il y avait un Canard, un Dodo, un Lori, un
Aiglon, et plusieurs autres créatures bizarres. Alice montra le chemin, et
toute la troupe gagna la terre à la nage.
- Étrange troupe, en vérité,
que celle qui s'assembla sur la rive: oiseaux aux plumes mouillées,
animaux dont la fourrure collait au corps, tous trempés comme des soupes,
mal à l'aise, et de mauvaise humeur.
- Naturellement, la question
la plus importante était de savoir comment se sécher: ils tinrent conseil
à ce sujet, et, au bout de quelques minutes, Alice trouva tout naturel de
bavarder familièrement avec eux, comme si elle les avait connus toute sa
vie. En réalité, elle eut une très longue discussion avec le Lori qui
finit par bouder et se contenta de déclarer: Je suis plus âgé que toi, je
sais mieux que toi ce qu'il faut faire ; mais Alice ne voulut pas admettre
cela avant de connaître son âge, et, comme le Lori refusa catégoriquement
de le dire, les choses en restèrent là.
- Finalement, la Souris, qui
semblait avoir beaucoup d'autorité sur eux, ordonna d'une voix forte: Asseyez-vous,
tous tant que vous êtes, et écoutez-moi! Je vais vous sécher, moi, en deux
temps et trois mouvements!
- Tous s'assirent aussitôt en
formant un large cercle dont la Souris était le centre. Alice la regardait
fixement d'un air inquiet, car elle était sûre d'attraper un mauvais rhume
si elle ne se séchait pas bien vite.
- Hum! Hum! reprit la Souris
d'un air important. "Tout le monde est prêt? Voici la chose la plus
sèche que je connaisse. Faites silence, s'il vous plaît! Je commence:
'Guillaume le Conquérant, à la cause duquel le pape était favorable, reçut
bientôt la soumission des Anglais qui avaient besoin de chefs et qui étaient
habitués depuis quelque temps à l'usurpation et à la conquête. Edwin et
Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie...' - Pouah!" s'exclama le
Lori en frissonnant. "Plaît-il?" demanda la Souris très poliment,
mais en fronçant le sourcil. "Tu as dit quelque chose? - Ça n'est pas
moi!" répliqua vivement le Lori. "Ah! j'avais cru t'entendre
parler...Je continue: 'Edwin et Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie,
se déclarèrent pour lui; et Stigand lui-même, archevêque de Canterbury, bien
connu pour son patriotisme, trouvant cela opportun...' - Trouvant quoi? demanda
le Canard. - Trouvant cela ", répondit la Souris d'un ton plutôt
maussade. "Je suppose que tu sais ce que 'cela' veut dire. - Je sais
ce que 'cela' veut dire quand c'est moi qui le trouve, rétorqua le Canard.
C'est généralement une grenouille ou un ver. La question est de savoir ce
que trouva l'archevêque." La Souris fit semblant de ne pas avoir entendu
cette question, et continua vivement: "'...trouvant cela opportun,
accompagna Edgard Atheling à la rencontre de Guillaume pour offrir la
couronne à ce dernier. Tout d'abord, l'attitude de Guillaume fut
raisonnable; mais l'insolence de ses Normands'...Comment te sens-tu à présent,
ma petite?" dit-elle en se tournant vers Alice. "Plus mouillée
que jamais", répondit la fillette d'une voix mélancolique; "ça
n'a pas l'air de me sécher le moins du monde. - Dans ce cas", déclara
solennellement le Dodo en se levant, "je propose que la réunion soit
remise à une date ultérieure, et que nous adoptions sans plus tarder des mesures
plus énergiques qui soient de nature à... - Parle plus simplement! s'exclama
l'Aiglon. Je ne comprends pas la moitié de ce que tu racontes, et, par-dessus
le marché, je crois que tu ne comprends pas, toi non plus!"
- Sur ces mots, il baissa la
tête pour dissimuler un sourire; on entendit nettement quelques oiseaux
ricaner.
- "Ce que j'allais dire",
reprit le Dodo d'un ton vexé, "c'est que la meilleure chose pour nous
sécher serait une course au Caucus. - Qu'est-ce que c'est qu'une course au
Caucus?" demanda Alice. (Non pas qu'elle tînt beaucoup à le savoir;
mais le Dodo s'était tu comme s'il estimait que quelqu'un devait prendre
la parole, et personne n'avait l'air de vouloir parler.)
- "Ma foi, répondit-il,
la meilleure façon d'expliquer ce que c'est qu'une course au Caucus, c'est
de la faire."
- Et, comme vous pourriez
avoir envie d'essayer vous-même, un jour d'hiver, je vais vous raconter
comment le Dodo procéda.
- D'abord, il traça les limites
d'un champ de courses à peu près circulaire ( La forme n'a pas d'importance
, dit-il); puis tous les membres du groupe se placèrent sur le terrain au
petit bonheur. Il n'y eut pas de: Un, deux, trois, partez! Chacun se mit à
courir quand il lui plut et s'arrêta de même, si bien qu'il fut assez
difficile de savoir à quel moment la course était terminée. Néanmoins,
lorsqu'ils eurent couru pendant une demi-heure environ et qu'ils furent
tous bien secs de nouveau, le Dodo cria brusquement: La course est finie!
Sur quoi, ils s'attroupèrent autour de lui en demandant d'une voix haletante:
Mais qui a gagné?
- Le Dodo ne put répondre à cette
question avant d'avoir mûrement réfléchi, et il resta assis pendant un bon
moment, un doigt sur le front (c'est dans cette position qu'on voit Shakespeare,
la plupart du temps, sur les tableaux qui le représentent), tandis que les
autres attendaient sans rien dire. Finalement, il déclara: "Tout le
monde sans exception a gagné; chacun de nous doit recevoir un prix. - Mais
qui va donner les prix?" demandèrent les autres en choeur. "C'est
elle, bien sûr", dit le Dodo, en montrant Alice du doigt.
- Et, immédiatement, tous
s'attroupèrent autour d'elle, en criant tumultueusement: Des prix! Des
prix!
- Alice ne savait que faire.
En désespoir de cause, elle mit la main à la poche, en tira une boîte de
dragées (fort heureusement l'eau salée n'avait pas pénétré dans la boîte),
et les distribua en guise de prix. Il y en avait exactement une pour
chacun.
- "Mais il faut qu'elle
ait un prix, elle aussi, dit la Souris. - Bien sûr", affirma le Dodo
d'un ton très sérieux. Qu'as-tu encore dans ta poche? continua-t-il en se
tournant vers Alice. Rien qu'un dé à coudre , répondit-elle tristement.
Passe-le-moi , ordonna-t-il.
- Une fois de plus, tous se
pressèrent autour d'elle, tandis que le Dodo présentait solennellement le
dé à Alice, en disant: Nous vous prions de bien vouloir accepter cet
élégant dé à coudre. Quand il eut achevé ce bref discours, les assistants
poussèrent des acclamations.
- Alice jugea tout cela
parfaitement absurde, mais ils avaient l'air si sérieux qu'elle n'osa pas
rire; comme elle ne trouvait rien à répondre, elle se contenta de s'incliner
et de prendre le dé, d'un air aussi grave que possible.
- Il fallait à présent manger
les dragées, ce qui n'alla pas sans beaucoup de bruit et de désordre: en effet,
les gros oiseaux se plaignirent de ne pas avoir le temps de goûter les leurs,
et les petits s'étranglèrent, si bien qu'on fut obligé de leur tapoter le
dos. Cependant, tout finit par s'arranger; ils s'assirent en cercle de
nouveau, et prièrent la Souris de leur narrer autre chose.
- "Tu m'avais promis de
m'expliquer pourquoi tu détestes les... C,H,A,T,S, et les
C,H,I,E,N,S", dit Alice à voix basse (craignant de la froisser une
fois de plus) "et de me raconter ton histoire. - Elle est bien longue
et bien triste!" s'exclama la Souris en soupirant et en regardant sa
queue. "Il est exact qu'elle est très longue", déclara Alice, en
regardant la queue, elle aussi, d'un air stupéfait, "mais pourquoi la
trouves-tu triste?"
- Et, pendant que la Souris
parlait, Alice continuait à se casser la tête à ce propos, de sorte que
l'idée qu'elle se faisait de l'histoire ressemblait un peu à ceci... Tu
n'écoutes pas! s'écria la Souris d'un ton sévère. A quoi penses-tu? Je te
demande pardon , dit Alice très humblement. "Tu en étais arrivée à la
cinquième courbe, n'est-ce pas? - Mais pas du tout!" s'exclama la
Souris d'un ton furieux. "Je n'étais pas encore au noeud de mon
histoire! - Il y a donc un noeud quelque part?" demanda Alice,
toujours prête à se rendre utile, en regardant anxieusement autour d'elle.
"Oh, je t'en prie, laisse-moi t'aider à le défaire! - Jamais de la vie!"
rétorqua la Souris en se levant et en s'éloignant. "Tu m'insultes en
racontant des bêtises pareilles! - Je ne l'ai pas fait exprès!" dit
la pauvre Alice pour s'excuser. Mais, aussi, tu te froisses à propos de
tout! La Souris, en guise de réponse, se contenta de grogner. Je t'en prie,
reviens et achève ton histoire! s'écria Alice. Et tous les autres s'exclamèrent
en choeur: "Oui, nous t'en prions!" Mais la Souris se contenta de
hocher la tête avec impatience, en s'éloignant un peu plus vite.
- Fureur dit à une Souris
Qu'il avait trouvée au logis: "Allons devant le tri- bunal: Je te
poursuis de- vant la loi. Je n'accepte pas de refus; Je tiens que ce procès
m'est dû: Or il se trouve qu'au- jourd'hui moi je n'ai rien à faire; et
toi?" La souris ré pond au ro quet: "Mon cher mon sieur, un tel
procès, Sans juge et sans aucun jury, Ne se peut pas, je le crains fort. -
Je ser ai juge et puis juré", repondit Fureur le rusé. "C'est
moi qui ren drai le verdict. Je te condam nerai à m o r t".
- Quel dommage qu'elle n'ait
pas voulu rester! déclara le Lori en soupirant, aussitôt qu'elle eut
disparu.
- Une mère Crabe profita de
l'occasion pour dire à sa fille: "Ah! ma chérie! Que ceci te serve de
leçon et t'apprenne à ne jamais te mettre en colère! - Tais-toi,
m'man!" répondit la petite d'un ton acariâtre. "Ma parole, tu ferais
perdre patience à une huître!" - Ce que je voudrais avoir notre Dinah
avec moi!" s'exclama Alice à haute voix, mais sans s'adresser à personne
en particulier. "Elle aurait vite fait de la ramener! - Et qui est
Dinah, si je puis me permettre de poser cette question?" demanda le
Lori. Alice répondit avec empressement, car elle était toujours prête à
parler de son animal favori: Dinah est notre petite chatte. Elle est vraiment
merveilleuse pour attraper les souris, tu ne peux pas t'en faire une idée!
Et je voudrais que tu la voies quand elle chasse les oiseaux! Elle avale
un petit oiseau en un rien de temps!
- Ces paroles causèrent une
grande sensation dans l'assistance. Quelques oiseaux s'envolèrent sans
plus attendre. Une vieille Pie commença à s'emmitoufler très soigneusement
en marmottant: Il faut absolument que je rentre; l'air de la nuit me fait
mal à la gorge! et un Serin cria à ses enfants d'une voix tremblante:
Partons, mes chéris! Vous devriez être au lit depuis longtemps déjà!
- Sous des prétextes divers,
tous s'éloignèrent, et, bientôt, Alice se trouva seule.
- "Ce que je regrette
d'avoir parlé de Dinah! se dit-elle d'une voix mélancolique. Personne ici
n'a l'air de l'aimer, et pourtant je suis sûre que c'est la meilleure
chatte du monde! Oh! ma chère Dinah!"
- Là-dessus, la pauvre fille
se remit à pleurer, car elle se sentait très seule et très abattue. Mais,
au bout d'un moment, elle entendit dans le lointain un léger bruit de pas;
alors, elle leva des yeux avides, espérant vaguement que la Souris avait
changé d'idée et revenait pour achever son histoire.
- C'était le Lapin Blanc qui
revenait en trottant avec lenteur et en jetant autour de lui des regards
inquiets comme s'il avait perdu quelque chose. Alice l'entendit murmurer:
La Duchesse! La Duchesse! Oh, mes pauvres petites pattes! Oh, ma fourrure et
mes moustaches! Elle va me faire exécuter, aussi sûr que les furets sont des
furets! Où diable ai-je bien pu les laisser tomber?
- Alice devina sur-le-champ
qu'il cherchait l'éventail et les gants de chevreau blancs; très gentiment,
elle se mit à les chercher à son tour, mais elle ne les trouva nulle part;
tout semblait changé depuis qu'elle était sortie de la mare: la grande
salle, la table de verre et la petite clé avaient complètement disparu.
- Bientôt le Lapin vit Alice en
train de fureter partout, et il l'interpella avec colère: "Eh bien,
Marie-Anne, que diable faites-vous là? Filez tout de suite à la maison, et
rapportez-moi une paire de gants et un éventail! Allons, vite!"
- Alice eut si peur qu'elle
partit immédiatement à toutes jambes dans la direction qu'il lui montrait
du doigt, sans essayer de lui expliquer qu'il s'était trompé.
- "Il m'a pris pour sa
bonne", se disait-elle tout en courant. "Comme il sera étonné
quand il saura qui je suis! Mais je ferais mieux de lui rapporter son éventail
et ses gants... du moins si j'arrive à les trouver." Comme elle
prononçait ces mots, elle arriva devant une petite maison fort coquette,
sur la porte de laquelle se trouvait une plaque de cuivre étincelante où
était gravé le nom: "L. BLANC". Elle entra sans frapper, puis
monta l'escalier quatre à quatre, car elle avait très peur de rencontrer
la véritable Marie-Anne et de se faire expulser de la maison avant d'avoir
trouvé l'éventail et les gants.
- "Ce que ça semble drôle,
pensa Alice, de faire des commissions pour un lapin! Après ça, je suppose
que c'est Dinah qui m'enverra faire des commissions!" Et elle commença
à s'imaginer ce qui se passerait:
- "Mademoiselle Alice, venez
tout de suite vous habiller pour aller faire votre promenade! - J'arrive
dans un instant, Mademoiselle! Mais il faut que je surveille ce trou de
souris jusqu'au retour de Dinah, pour empêcher la souris de sortir."
- "Seulement, continua
Alice, je ne crois pas qu'on garderait Dinah à la maison si elle se mettait
à donner des ordres comme ça!"
- Elle était arrivée maintenant
dans une petite chambre merveilleusement bien rangée. Devant la fenêtre se
trouvait une table; sur la table, comme elle l'avait espéré, il y avait un
éventail et deux ou trois paires de minuscules gants de chevreau blancs.
Elle prit l'éventail et une paire de gants, et elle s'apprêtait à quitter
la chambre quand son regard se posa sur une petite bouteille à côté d'un
miroir. Cette fois, il n'y avait pas d'étiquette portant les mots:
BOIS-MOI , mais, cependant, elle déboucha la bouteille et la porta à ses
lèvres. "Je sais qu'il arrive toujours quelque chose d'intéressant
chaque fois que je mange ou que je bois n'importe quoi, se dit-elle. Je
vais voir l'effet que produira cette bouteille. J'espère bien qu'elle me fera
grandir de nouveau, car, vraiment, j'en ai assez d'être si minuscule!
- Elle se mit effectivement à
grandir, et plus tôt qu'elle ne s'y attendait. Avant d'avoir bu la moitié
du contenu de la bouteille, elle s'aperçut que sa tête était pressée contre
le plafond, si bien qu'elle dut se baisser pour éviter d'avoir le cou
rompu. Elle se hâta de remettre la bouteille à sa place, en disant: Ça
suffit comme ça... J'espère que je ne grandirai plus... Au point où j'en
suis, je ne peux déjà plus sortir par la porte... Ce que je regrette
d'avoir tant bu!
- Hélas! les regrets étaient
inutiles! Elle continuait à grandir sans arrêt, et, bientôt, elle fût
obligée de s'agenouiller sur le plancher. Une minute plus tard, elle
n'avait même plus assez de place pour rester à genoux. Elle essaya de voir
si elle serait mieux en se couchant, un coude contre la porte, son autre
bras replié sur la tête. Puis, comme elle ne cessait toujours pas de
grandir, elle passa un bras par la fenêtre, mit un pied dans la cheminée, et
se dit: A présent je ne peux pas faire plus, quoi qu'il arrive. Que vais-je
devenir?
- Fort heureusement, la petite
bouteille magique ayant produit tout son effet, Alice s'arrêta de grandir;
malgré tout, elle était très mal à l'aise, et, comme elle ne semblait pas
avoir la moindre chance de pouvoir sortir, un jour de la petite chambre,
il n'était pas surprenant qu'elle se sentît malheureuse.
- "C'était bien plus
agréable à la maison, pensait la pauvre fille; on ne grandissait pas et on
ne rapetissait pas à tout bout de champ, et il n'y avait pas de souris ni
de lapin pour vous envoyer de côté et d'autre. Je regrette presque d'être entrée
dans ce terrier... Et pourtant... et pourtant... le genre de vie que je
mène est vraiment très curieux! Je me demande ce qui a bien pu m'arriver!
Au temps où je lisais des contes de fées, je m'imaginais que ce genre de
choses n'arrivait jamais, et voilà que je me trouve en plein dedans! On devrait
écrire un livre sur moi, ça, oui! Quand je serai grande, j'en écrirai
un... Mais je suis assez grande maintenant", ajouta-t-elle d'une voix
désolée; "en tout cas, ici, je n'ai plus du tout de place pour
grandir...
- "Mais alors,
poursuivit-elle, est-ce que j'aurai toujours l'âge que j'ai aujourd'hui?
D'un côté ce serait bien réconfortant de ne jamais devenir une vieille femme...
mais, d'un autre côté, avoir des leçons à apprendre pendant toute ma vie!...
Oh! je n'aimerais pas ça du tout!"
- "Ma pauvre Alice, ce
que tu peux être sotte! se répondit-elle. Comment pourrais-tu apprendre des
leçons ici? C'est tout juste s'il y a assez de place pour toi! Il n'y en a
pas du tout pour un livre de classe!"
- Elle continua de la sorte pendant
un bon moment, tenant une véritable conversation à elle seule, en faisant
alternativement les questions et les réponses. Puis, au bout de quelques
minutes, elle entendit une voix à l'extérieur de la maison, et se tut pour
écouter.
- "Marie-Anne! Marie-Anne!
disait la voix. Apportez-moi mes gants tout de suite!"
- Ensuite, Alice entendit un
bruit de pas pressés dans l'escalier. Elle comprit que c'était le Lapin
qui venait voir ce qu'elle devenait, et elle se mit à trembler au point
d'ébranler toute la maison, car elle avait oublié qu'elle était à présent
mille fois plus grosse que le Lapin et qu'elle n'avait plus aucune raison
d'en avoir peur.
- Bientôt le Lapin arriva à
la porte et essaya de l'ouvrir; mais, comme elle s'ouvrait en dedans et
comme le coude de la fillette était fortement appuyé contre le battant, cette
tentative échoua. Alice entendit le Lapin qui disait: Puisque ç'est ainsi,
je vais faire le tour et entrer par la fenêtre.
- Si tu crois ça, tu te trompes!
pensa-t-elle. Elle attendit un moment, puis, lorsqu'il lui sembla entendre
le Lapin juste sous la fenêtre, elle ouvrit brusquement la main et fit un
grand geste comme pour attraper une mouche. Elle n'attrapa rien, mais elle
entendit un cri aigu, un bruit de chute et un fracas de verre brisé: d'où elle
conclut que le Lapin avait dû tomber sur un châssis à concombres, ou quelque
chose de ce genre.
- Ensuite résonna une voix
furieuse, la voix du Lapin, en train de crier: Pat! Pat! Où es-tu?
- Après quoi, une voix qu'elle
ne connaissait pas répondit: "Ben, j'suis là, pour sûr! J'arrache des
pommes, not' maît'!
- - Ah! vraiment, tu arraches
des pommes! Arrive ici! Viens m'aider à sortir de là!" (Nouveau
fracas de verre brisé). "Voyons, Pat, dis-moi un peu: qu'est-ce que
tu aperçois à la fenêtre?"
- - Pour sûr que c'est un
bras, not' maît'!" (Il prononçait: brâââs).
- "Un bras, imbécile!
Qui a jamais vu un bras de cette taille? Ma parole, il bouche complètement
la fenêtre!
- - Pour sûr que c'est ben
vrai, not' maît'; mais, malgré ça, c'est ben un bras.
- - En tout cas, il n'a rien
à faire là: va donc l'enlever!"
- Cette conversation fut
suivie d'un long silence, et Alice n'entendit plus que quelques phrases à
voix basse de temps à autre, telles que: Pour sûr, j'aime pas ça du tout,
not' maît'; vrai, j'aime pas ça du tout! et: Fais ce que je te dis, espèce
de poltron!
- Finalement, Alice ouvrit la
main de nouveau et fit encore un grand geste comme pour attraper une mouche.
Cette fois, il y eut deux cris aigus et un nouveau fracas de verre brisé.
Qu'est-ce qu'il doit y avoir comme châssis à concombres! pensa Alice. Je me
demande ce qu'ils vont faire à présent! Pour ce qui est de me retirer de
la fenêtre, je voudrais bien qu'ils puissent y arriver! Moi, je n'ai pas envie
de rester ici plus longtemps!
- Pendant un moment, elle n'entendit
plus rien; puis vint le grondement sourd de petites roues de charrette et
le bruit de plusieurs voix en train de parler en même temps. Elle
distingua les phrases suivantes:
- "Ousqu'est l'autre échelle?
- On m'a dit d'en apporter qu'une; c'est Pierre qu'a l'autre. - Pierre,
amène-là ici, mon gars! - Mettez-les à ce coin-ci. - Non, faut d'abord les
attacher bout à bout; elles arrivent point assez haut. - Oh! ça fera comme
ça, t'es ben difficile. Dis-donc, Pierre, attrape-moi cette corde! - Est-ce
que le toit supportera son poids! - Attention à cette ardoise qu'est
détachée! - Ça y est, elle dégringole! Gare là-dessous!" (Ici il y eut
un grand fracas.) "Qui c'est qu'a fait ça? - Je crois que c'est Pierre.
- Qui va descendre dans la cheminée? - Moi, je ne marche pas! Vas-y, toi!
- Si c'est comme ça, j'y vais point, moi non plus! - C'est Pierre qui doit
descendre. - T'entends, Pierre? le maître dit que tu dois descendre dans la
cheminée!"
- Ah, vraiment! Pierre doit descendre
dans la cheminée! pensa Alice. Ma parole, c'est à croire que tout retombe
sur le dos de Pierre! Je ne voudrais pour rien au monde être à la place de
Pierre: cette cheminée est étroite, c'est vrai, mais je crois bien que
j'ai la place de donner un coup de pied!
- Elle retira son pied aussi
loin qu'elle le put, et attendit. Bientôt, elle entendit les griffes d'un
petit animal (elle ne put deviner quelle sorte d'animal c'était) gratter les
parois de la cheminée juste au-dessus d'elle. Elle se dit: Voici Pierre ,
donna un grand coup de pied, et prêta l'oreille pour savoir ce qui allait
se passer.
- D'abord elle entendit plusieurs
voix qui s'exclamaient en choeur: Tiens, voilà Pierre! ... Puis le Lapin
ordonna: "Attrapez-le, vous, là-bas, près de la haie!"... Puis
il y eut un silence... puis un choeur de voix confuses: Relevez-lui la tête.
- Un peu d'eau-de-vie maintenant. - Ne l'étouffez pas. -Comment ça s'est-il
passé, mon vieux? Qu'est-ce qui t'est arrivé? Raconte-nous ça!
- Finalement, une petite voix
faible et glapissante se fit entendre: ("Ça, c'est Pierre", pensa
Alice.)
- "Ma parole, je ne sais
pas... Non, merci, j'en ai assez... Oui, je me sens mieux, mais je suis encore
trop étourdi pour vous raconter... Tout ce que je sais, c'est qu'un espèce
de machin m'a cogné comme un diable qui sort d'un boîte, et me v'là parti en
l'air comme une fusée!
- - Pour ça, oui, c'est ben
vrai, mon vieux! s'exclamèrent les autres.
- - Il va falloir brûler la
maison! dit la voix du Lapin.
- - Si vous faites ça, je
lance Dinah à vos trousses!" s'écria Alice de toutes ses forces.
- Un silence de mort régna
aussitôt, et elle pensa: Je me demande ce qu'ils vont bien pouvoir inventer
à présent! S'ils avaient pour deux sous de bon sens, ils enlèveraient le
toit.
- Au bout d'une minute ou deux,
ils recommencèrent à s'agiter, et Alice entendit le Lapin qui disait: Une
brouettée suffira pour commencer.
- Une brouettée de quoi? pensa
la fillette. Mais elle ne tarda pas à être fixée, car, une seconde plus
tard, une averse de petits cailloux s'abattit sur la fenêtre, et quelques-uns
la frappèrent au visage. Je vais faire arrêter ça , se dit-elle; puis elle
cria de toute sa force: Vous ferez bien de ne pas recommencer! ce qui amena
un silence de mort.
- Alice remarqua, non sans
surprise, que les cailloux éparpillés sur le plancher se transformaient en
petits gâteaux, et une idée lumineuse lui vint. "Si j'en mange un, pensa-t-elle,
il va sûrement me faire changer de taille; et, comme il est impossible
qu'il me fasse encore grandir, je suppose qu'il va me faire rapetisser."
- Là-dessus, elle avala un
gâteau, et fut ravie de voir qu'elle commençait à diminuer immédiatement.
Dès qu'elle fut assez petite pour pouvoir, passer la porte, elle sortit de
la maison en courant. Dans le jardin, elle trouva un grand n'ombre de petits
animaux et d'oiseaux. Pierre, le pauvre Lézard, était au milieu du groupe,
soutenu par deux cochons d'Inde qui lui versaient à boire. Tous se ruèrent
dans la direction d'Alice dès qu'elle se montra; mais elle s'enfuit à toutes
jambes et se trouva bientôt en sécurité dans un bois touffu.
- "La première chose que
je dois faire", se dit-elle tout en marchant dans le bois à l'aventure,
"c'est retrouver ma taille normale; après ça, il faut que j'arrive à
pénétrer dans ce charmant jardin. Je crois que c'est un très bon projet."
- En vérité, ce projet semblait
excellent, à la fois simple et précis; la seule difficulté c'est qu'Alice
ne savait pas le moins du monde comment le mettre exécution. Tandis qu'elle
regardait autour d'elle avec inquiétude parmi les arbres, un petit aboiement
sec juste au-dessus de sa tête lui fit lever les yeux en toute hâte.
- Un énorme petit chien la regardait
d'en haut avec de grands, yeux ronds, et essayait de la toucher en tendant
timidement une de ses pattes.
- Pauvre petite bête! dit
Alice d'une voix caressante. Puis elle essaya tant qu'elle put de siffler
le petit chien; mais, en réalité, elle avait terriblement peur à l'idée
qu'il pouvait avoir faim car, dans ce cas, il aurait pu tout aussi bien la
dévorer, malgré ses cajoleries.
- Ne sachant trop que faire, elle
ramassa un bout de bâton et le lui tendit; alors le petit chien fit un
grand saut en l'air en jappant de plaisir, puis il se jeta sur le bâton
qu'il se mit à mordiller; Alice s'esquiva derrière un grand chardon pour
éviter d'être renversée, mais, dès qu'elle se montra de l'autre côté du
chardon, le petit chien se précipita de nouveau sur le bâton et fit la
cabriole dans sa hâte de s'en emparer; alors Alice (qui avait nettement
l'impression de jouer avec un cheval de trait, et qui s'attendait à être
piétinée d'un moment à l'autre) s'esquiva de nouveau derrière le chardon;
sur quoi, le petit chien exécuta une série de courtes attaques contre le
bâton, avançant très peu et reculant beaucoup chaque fois, sans cesser
d'aboyer d'une voix rauque; finalement il s'assit à une assez grande
distance, haletant, la langue pendante, et ses grands yeux mi-clos.
- Alice jugea qu'elle avait
là une bonne occasion de se sauver; elle partit sans plus attendre, et
courut jusqu'à ce qu'elle fût épuisée, hors d'haleine, et que l'aboiement
du petit chien ne résonnât plus que très faiblement dans le lointain.
- "Pourtant, quel
charmant petit chien c'était!" se dit-elle en s'appuyant contre un
bouton d'or pour se reposer, et en s'éventant avec une de ses feuilles.
"J'aurais bien aimé lui apprendre à faire des tours si... si seulement
j'avais eu la taille qu'il faut pour ça! Oh! Mon Dieu! J'avais presque
oublié que je dois grandir! Voyons... comment est-ce que je vais m'y prendre?
Je suppose que je devrais manger ou boire quelque chose; mais la grande question
est: quoi?"
- La grande question était certainement:
quoi? Alice regarda les fleurs et les brins d'herbe autour d'elle, sans rien
voir qui ressemblât à la chose qu'il fallait manger ou boire, étant donné
les circonstances. Tout près d'elle se dressait un champignon à peu près de
sa taille; quand elle eut regardé sous le champignon, derrière le
champignon, et des deux côtés du champignon, l'idée lui vint qu'elle
pourrait également regarder ce qu'il y avait sur le dessus du champignon.
- Elle se dressa sur la pointe
des pieds, jeta un coup d'oeil attentif, et son regard rencontra immédiatement
celui d'une grosse chenille bleue, assise les bras croisés, fumant
tranquillement un long narguilé, sans prêter la moindre attention à Alice
ou à quoi que ce fût.
- La Chenille et Alice se regardèrent
un bon moment en silence. Finalement, la Chenille retira son narguilé de
sa bouche, puis demanda d'une voix languissante et endormie:
- "Qui es-tu?"
- Ce n'était pas un début de
conversation très encourageant. Alice répondit d'un ton timide:
- "Je... Je... ne sais
pas très bien, madame, du moins pour l'instant... Je sais qui j'étais
quand je me suis levée ce matin, mais je crois qu'on a dû me changer plusieurs
fois depuis ce moment-là.
- - Que veux-tu dire?" demanda
la Chenille d'un ton sévère. "Explique-toi!
- - Je crains de ne pas
pouvoir m'expliquer, madame, parce que je ne suis pas moi, voyez-vous!
- - Non, je ne vois pas.
- - J'ai bien peur de ne pas
pouvoir m'exprimer plus clairement, reprit Alice avec beaucoup de politesse,
car, tout d'abord, je ne comprends pas moi-même ce qui m'arrive, et, de
plus, ça vous brouille les idées de changer si souvent de taille dans la
même journée.
- - Vous ne vous en êtes peut-être
pas aperçue jusqu'à présent; mais, quand vous serez obligée de vous
transformer en chrysalide (ça vous arrivera un de ces jours, vous savez),
puis en papillon, je suppose que ça vous paraîtra un peu bizarre.
- - Certainement pas.
- - Il est possible que ça ne
vous fasse pas cet effet-là, mais, tout ce que je sais, c'est que ça me
paraîtrait extrêmement bizarre, à moi.
- - A toi!" s'exclama la
Chenille d'un ton de mépris. "Et qui es-tu, toi?"
- Ce qui les ramenait au début
de leur conversation. Alice, un peu irritée de ce que la Chenille lui
parlât si sèchement, se redressa de toute sa hauteur et déclara d'un ton
solennel:
- "Je crois que c'est
vous qui devriez d'abord me dire qui vous êtes.
- La question était fort embarrassante;
comme Alice ne pouvait trouver une bonne raison, et comme la Chenille semblait
être d'humeur très désagréable, la fillette s'éloigna.
- "Reviens! lui cria la
Chenille. J'ai quelque chose d'important à te dire!"
- Ceci semblait plein de promesses:
Alice fit demi-tour et revint.
- "Ne te mets jamais en
colère, déclara la Chenille.
- - C'est tout?" demanda
Alice, en maîtrisant sa fureur de son mieux.
- "Non", répliqua
la Chenille.
- Alice pensa qu'elle
pourrait aussi bien attendre, puisqu'elle n'avait rien d'autre à faire; peut-être
qu'après tout la Chenille lui dirait quelque chose qui vaudrait la peine
d'être entendu. Pendant quelques minutes, la Chenille fuma en silence,
puis, finalement, elle décroisa ses bras, retira le narguilé de sa bouche,
et dit:
- "Donc, tu crois que tu
es changée, n'est-ce pas?
- - J'en ai peur, madame. Je
suis incapable de me rappeler les choses comme avant... et je change de
taille toutes les dix minutes!
- - Quelles sont les choses
que tu ne peux pas te rappeler?
- - Eh bien, par exemple,
j'ai essayé de réciter: 'Petite abeille', mais c'est venu tout différent de
ce que c'est en réalité!" dit Alice d'une voix mélancolique.
- "Récite: 'Vous êtes vieux,
Père William'", ordonna la Chenille. Alice joignit les mains et commença:
- - Ça n'est pas ça du tout,
fit observer la Chenille.
- - J'ai bien peur que ça ne
soit pas tout à fait ça, dit Alice timidement. Il y a quelques mots qui
ont été changés.
- - C'est inexact du début à
la fin", affirma la Chenille d'un ton sans réplique. Puis, elle reprit,
après quelques minutes de silence:
- "Quelle taille veux-tu
avoir?
- - Oh! je ne suis pas tellement
difficile pour ce qui est de la taille", répondit vivement Alice.
"Ce qu'il y a d'ennuyeux c'est de changer si souvent de taille, voyez-vous.
- - Non, je ne vois
pas."
- Alice garda le silence:
jamais elle n'avait été contredite tant de fois, et elle sentait qu'elle
allait se mettre en colère.
- "Es-tu satisfaite de
ta taille actuelle? demanda la Chenille.
- - Ma foi, si ça vous était
égal, j'aimerais bien être un tout petit peu plus grande; huit centimètres,
c'est vraiment une bien piètre taille.
- - Moi, je trouve que c'est
une très bonne taille!" s'exclama la Chenille d'un ton furieux, en se
dressant de toute sa hauteur. (Elle avait exactement huit centimètres.)
- "Mais, moi, je n'y
suis pas habituée!" dit Alice d'une voix pitoyable, afin de s'excuser.
Et elle pensa: "Je voudrais bien que toutes ces créatures ne se vexent
pas si facilement!"
- "Tu t'y habitueras au
bout d'un certain temps", affirma la Chenille. Après quoi, elle porta
le narguilé à sa bouche et se remit à fumer.
- Cette fois Alice attendit
patiemment qu'il lui plût de parler. Au bout d'une ou deux minutes, la Chenille
retira le narguilé de sa bouche, bâilla une ou deux fois, et se secoua.
Puis, elle descendit du champignon et s'éloigna dans l'herbe en rampant,
après avoir prononcé ces simples mots:
- "Un côté te fera
grandir, l'autre côté te fera rapetisser."
- Un côté de quoi? L'autre
côté de quoi? pensa Alice.
- Du champignon , dit la Chenille,
exactement comme si la fillette avait posé ses questions à haute voix.
Après quoi elle disparut.
- Alice regarda pensivement le
champignon pendant une bonne minute, en essayant de distinguer où se
trouvaient les deux côtés; mais, comme il était parfaitement rond, le
problème lui parut bien difficile. Néanmoins, elle finit par étendre les deux
bras autour du champignon aussi loin qu'elle le put, et en détacha un morceau
de chaque main.
- Et maintenant, lequel des deux
est le bon? se dit-elle. Là-dessus elle grignota un petit bout du morceau
qu'elle tenait dans sa main droite, pour voir l'effet produit. L'instant
d'après, elle ressentit un coup violent sous le menton: il était tombé sur
ses pieds!
- Terrifiée par ce changement
particulièrement soudain, elle comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre,
car elle diminuait rapidement; en conséquence, elle entreprit de manger un
peu de l'autre morceau. Son menton était tellement comprimé contre son pied
qu'elle avait à peine assez de place pour ouvrir la bouche, mais elle
finit par y arriver et parvint à avaler un fragment du morceau qu'elle tenait
dans sa main gauche.
- Enfin! ma tête est dégagée!
s'exclama-t-elle d'un ton ravi.
- Mais, presque aussitôt, son
ravissement se transforma en vive inquiétude lorsqu'elle s'aperçut que ses
épaules ne se trouvaient nulle part: tout ce qu'elle pouvait voir en regardant
vers le bas, c'était une immense étendue de cou qui semblait se dresser
comme une tige au-dessus d'un océan de feuilles vertes bien loin au-dessous
d'elle.
- "Qu'est-ce que c'est
que toute cette verdure? poursuivit-elle. Et où donc sont passées mes
épaules? Oh! mes pauvres mains, comment se fait-il que je ne puisse pas
vous voir?"
- Elle les remuait tout en
parlant, mais sans obtenir d'autre résultat que d'agiter légèrement les feuillages
lointains.
- Comme elle semblait n'avoir
aucune chance de porter ses mains à sa tête, elle essaya d'amener sa tête
au niveau de ses mains, et elle fut enchantée de découvrir que son cou se
tordait aisément dans toutes les directions, comme un serpent. Elle venait
de réussir à le courber vers le sol en décrivant un gracieux zigzag, et elle
s'apprêtait à plonger au milieu des feuillages (qui n'étaient autres que les
cimes des arbres sous lesquels elle s'était promenée quelque temps plus
tôt), lorsqu'un sifflement aigu la fit reculer en toute hâte: un gros pigeon
s'était jeté en plein sur son visage, et la frappait violemment de ses ailes.
- "Serpent! cria le Pigeon.
- - Mais je ne suis pas un serpent!"
riposta Alice d'un ton indigné. "Laissez-moi donc tranquille!
- - Serpent, je le répète!"
déclara le Pigeon d'une voix plus calme. Puis il ajouta, ayec une sorte de
sanglot:
- "J'ai tout essayé,
mais rien ne semble les satisfaire!
- - Je ne comprends pas du
tout de quoi vous parlez, dit Alice.
- - J'ai essayé les racines
d'arbres, j'ai essayé les talus, j'ai essayé les haies", continua le
Pigeon, sans prêter attention à elle. "Mais ces serpents! Impossible
de les satisfaire!"
- Alice était de plus en plus
intriguée; cependant elle pensa qu'il était inutile de prononcer un mot de
plus avant que le Pigeon eût fini de parler.
- "Comme si je n'avais
pas assez de mal à couver les oeufs", poursuivit-il d'un ton lamentable;
"il faut encore que je reste nuit et jour sur le qui-vive à cause de
ces maudits serpents! Ma parole, voilà trois semaines que je n'ai pas fermé
l'oeil!
- - Je suis navrée que vous
ayez des ennuis", dit Alice qui commençait à comprendre.
- "Et juste au moment où
j'avais pris l'arbre le plus haut du bois", continua le Pigeon, dont
la voix monta jusqu'à devenir un cri aigu, "juste au moment où je
croyais être enfin débarrassé d'eux, voilà qu'ils descendent du ciel en se
tortillant! Pouah! Sale serpent!
- - Mais je vous répète que je
ne suis pas un serpent! Je suis... je suis...
- - Eh bien, parlez! Dites-moi
ce que vous êtes! vociféra le Pigeon. Je vois bien que vous essayez d'inventer
quelque chose!
- - Je... je suis une petite
fille", dit Alice d'une voix hésitante, car elle se rappelait tous les
changements qu'elle avait subis ce jour-là.
- "Comme c'est vraisemblable!"
s'exclama le Pigeon d'un ton profondément méprisant. "J'ai vu pas mal
de petites filles dans ma vie, mais aucune n'avait un cou pareil! Non,
non! Vous êtes un serpent, inutile de le nier. Je suppose que vous allez me
raconter aussi que vous n'avez jamais goûté à un oeuf!
- - J'ai certainement goûté à
des oeufs", répliqua Alice, qui était une enfant très franche;
"mais, voyez-vous, les petites filles mangent autant d'oeufs que les
serpents.
- - Je n'en crois rien.
Pourtant, si c'est vrai, alors les petites filles sont une espèce de serpent,
un point c'est tout."
- Cette idée était tellement
nouvelle pour Alice qu'elle resta sans mot dire pendant une ou deux minutes,
ce qui donna au Pigeon l'occasion d'ajouter:
- "Je sais très bien que
vous cherchez des oeufs; dans ces conditions, qu'est-ce que cela peut me
faire que vous soyez une petite fille ou un serpent?
- - Cela me fait beaucoup, à
moi", dit Alice vivement. "Mais il se trouve justement que je ne
cherche pas d'oeufs; d'ailleurs, si j'en cherchais, je ne voudrais pas de
vos oeufs à vous: je ne les aime pas lorsqu'ils sont crus.
- - En ce cas, allez-vous-en!"
grommela le Pigeon d'un ton maussade, en s'installant de nouveau dans son
nid.
- Alice se blottit parmi les
arbres non sans peine, car son cou s'empêtrait continuellement dans les
branches, et, de temps en temps, elle était obligée de s'arrêter pour le
dégager. Au bout d'un moment, elle se rappela qu'elle tenait encore dans ses
mains les deux morceaux de champignon; alors elle se mit prudemment à la besogne,
grignotant tantôt l'un tantôt l'autre, parfois devenant plus grande,
parfois devenant plus petite, jusqu'à ce qu'elle eût réussi à retrouver sa
taille normale.
- Il y avait si longtemps que
cela ne lui était pas arrivé qu'elle se sentit d'abord toute drôle; mais elle
s'y habitua en quelques minutes, et commença à parler toute seule, selon
son habitude: Et voilà! j'ai réalisé la moitié de mon projet! Comme tous ces
changements sont déconcertants! D'une minute à l'autre je ne sais jamais ce
que je vais être! En tout cas j'ai retrouvé ma taille normale; reste maintenant
à pénétrer dans le beau jardin, et ça, je me demande comment je vais m'y
prendre.
- Comme elle disait ces mots,
elle arriva brusquement dans une clairière où se trouvait une petite
maison haute d'un mètre vingt environ. "Quels que soient les gens qui
habitent là, pensa Alice, ça ne serait pas à faire de leur rendre visite,
grande comme je suis: ils en mourraient de peur, c'est sûr!"
- En conséquence, elle se remit
à grignoter le morceau qu'elle tenait dans sa main droite, et ne s'aventura
près de la petite maison que lorsqu'elle eut ramené sa taille à vingt centimètres.
- Pendant une ou deux minutes
elle resta à regarder la maison en se demandant ce qu'elle allait faire.
Soudain un valet de pied en livrée sortit du bois en courant (elle se dit
que c'était un valet de pied parce qu'il était en livrée, mais à en juger
seulement d'après son visage, elle l'aurait plutôt pris pour un poisson), et
frappa très fort à la porte de ses doigts repliés. Le battant fut ouvert
par un autre valet de pied en livrée, au visage tout rond, aux gros yeux
saillants comme ceux d'une grenouille. Alice remarqua que les deux domestiques
avaient des cheveux poudrés et tout en boucles; très curieuse de savoir de
quoi il s'agissait, elle sortit du bois pour écouter.
- Le Valet de pied-Poisson
commença par prendre sous son bras une immense lettre, presque aussi grande
que lui, puis il la tendit à l'autre en disant d'un ton solennel:
- "Pour la Duchesse. Une
invitation de la Reine à une partie de croquet."
- Le Valet de pied-Grenouille
répéta du même ton solennel, mais en changeant un peu l'ordre des mots:
- "De la Reine. Une
invitation à une partie de croquet pour la Duchesse."
- Puis tous deux s'inclinèrent
très bas, et leurs boucles s'entremêlèrent.
- Alice se mit à rire si fort
à ce spectacle qu'elle fut obligée de regagner le bois en courant, de peur
d'être entendue. Quand elle se hasarda à jeter un coup d'oeil, le Valet de
pied-Poisson avait disparu, et l'autre était assis sur le sol près de la
porte, à regarder fixement le ciel d'un air stupide.
- Alice alla timidement
jusqu'à la porte et frappa un coup.
- "Ce n'est pas la peine
de frapper, dit le Valet de pied, et cela pour deux raisons. D'abord parce
que je suis du même côté de la porte que toi; ensuite, parce qu'il y a tellement
de bruit à l'intérieur que personne ne peut t'entendre."
- En effet, un vacarme vraiment
extraordinaire retentissait dans la maison: un bruit continu de hurlements
et d'éternuements, ponctué de temps à autre par un grand fracas, comme si
on brisait un plat ou une marmite en mille morceaux.
- "En ce cas, déclara
Alice, pouvez-vous, je vous prie, me dire comment je dois faire pour entrer?
- - Tu n'aurais pas tort de
frapper", continua le Valet de pied sans l'écouter, "si la porte
était entre nous. Par exemple, si tu étais à l'intérieur, tu pourrais
frapper, et moi je pourrais te faire sortir."
- Il ne cessait pas de regarder
le ciel tout en parlant, ce qu'Alice trouvait parfaitement impoli.
"Après tout, pensa-t-elle, peut-être qu'il ne peut pas faire autrement:
il a les yeux si près du haut de la tête! Mais, du moins, il pourrait
répondre aux questions qu'on lui pose..."
- Comment dois-je faire pour entrer?
répéta-t-elle à haute voix.
- Je vais rester assis ici
jusqu'à demain, déclara-t-il.
- A ce moment, la porte de la
maison s'ouvrit, et une grande assiette fendit l'air, droit vers la tête
du Valet de pied; elle lui effleura le nez pour se briser enfin contre un
des arbres qui se trouvaient derrière lui.
- "... ou peut-être
jusqu'à après-demain", continua-t-il sur le même ton, exactement comme
si rien ne s'était passé.
- "Comment dois-je faire
pour entrer?" demanda Alice d'une voix encore plus forte.
- "Faut-il vraiment que
tu entres? riposta-t-il. Voilà la première question à poser."
- C'était parfaitement exact,
mais Alice trouva mauvais qu'on le lui rappelât.
- "La façon dont toutes
ces créatures discutent est vraiment insupportable, murmura-t-elle. Il y a
de quoi vous rendre folle!"
- Le Valet de pied eut l'air
de juger que le moment était venu de répéter sa remarque, avec des variantes:
- "Je resterai ici sans
désemparer, dit-il, pendant des jours et des jours.
- - Mais que dois-je faire?
- - Ce que tu voudras",
répondit-il en se mettant à siffler.
- "Oh! il est inutile de
lui parler!" s'exclama Alice en désespoir de cause. "Il est
complètement idiot!"
- Sur ces mots, elle ouvrit
la porte et entra.
- La porte donnait directement
sur une grande cuisine pleine de fumée d'un bout à l'autre; la Duchesse,
assise sur un tabouret à trois pieds, était en train de bercer un bébé; la
cuisinière, penchée au-dessus du feu, remuait de la soupe dans un grand
chaudron.
- Il y a certainement trop de
poivre dans cette soupe! parvint à dire Alice, tout en éternuant tant qu'elle
pouvait.
- Il y en avait certainement
beaucoup trop dans l'air. La Duchesse elle-même éternuait de temps à autre;
le bébé éternuait et braillait alternativement, sans interruption. Les seuls
occupants de la cuisine qui n'éternuaient pas étaient la cuisinière et un
gros chat, assis sur la plaque de l'âtre, qui souriait jusqu'aux oreilles.
- "S'il vous plaît,
madame", demanda Alice assez timidement, car elle n'était pas très
sûre qu'il fût très poli de parler la première, "pourriez-vous me dire
pourquoi votre chat sourit comme ça?
- - C'est un chat du comté de
Chester, dit la Duchesse; voilà pourquoi. Cochon!"
- Elle prononça ce dernier
mot si brusquement et avec tant de violence qu'Alice sursauta; mais elle
vit tout de suite que le mot s'adressait au bébé et non pas à elle, c'est
pourquoi elle reprit courage et continua:
- "Je ne savais pas que
les chats du comté de Chester souriaient toujours; en fait, je ne savais
pas que les chats étaient capables de sourire.
- - Tous les chats sont
capables de sourire, et ils sourient pour la plupart.
- - Je n'en ai jamais vu
sourire", dit Alice très poliment, tout heureuse de voir que la conversation
était engagée.
- "Tu n'as pas vu
grand-chose, c'est un fait."
- Le ton de cette remarque
déplut beaucoup à Alice qui jugea qu'il vaudrait peut-être mieux passer à
un autre sujet. Pendant qu'elle essayait d'en trouver un, la cuisinière retira
le chaudron du feu, puis se mit immédiatement à jeter sur la Duchesse et
sur le bébé tout ce qui lui tomba sous la main: d'abord vinrent la pelle,
les pincettes et le tisonnier; ensuite, ce fut une averse de casseroles,
d'assiettes et de plats. La Duchesse ne faisait aucune attention à ces objets,
même lorsqu'ils la frappaient; quant au bébé, il hurlait déjà si fort
qu'il était parfaitement impossible de savoir si les coups lui faisaient
mal ou non.
- "Oh, je vous en supplie,
prenez garde à ce que vous faites!" s'écria Alice en bondissant
d'inquiétude et de terreur. "Oh! ça y est, cette fois c'est son pauvre
petit nez!" ajouta-t-elle en voyant une casserole particulièrement
volumineuse effleurer le visage du bébé.
- "Si chacun s'occupait
de ses affaires", grommela la Duchesse d'une voix rauque, "la terre
tournerait beaucoup plus vite qu'elle ne le fait.
- - Ce qui ne nous avancerait
à rien", dit Alice tout heureuse d'étaler un peu de ses connaissances.
"Pensez au désordre que ça amènerait dans la succession du jour et de
la nuit! Voyez-vous, la terre tourne sur elle-même pendant vingt-quatre heures
sans relâche..."
- - A propos de hache, dit la
Duchesse, coupez-lui donc la tête!"
- Alice jeta un coup d'oeil
anxieux vers la cuisinière; pour voir si elle avait l'intention de saisir
l'allusion; mais elle était fort occupée à remuer la soupe, et n'avait pas
l'air d'écouter. C'est pourquoi Alice se hasarda à poursuivre:
- "Du moins, il me semble
bien que c'est vingt-quatre; ou bien est-ce douze? Je...
- - Oh, ne m'embête pas avec
tes chiffres! s'écria la Duchesse. Je n'ai jamais pu supporter les chiffres!"
- Là-dessus elle se remit à bercer
son enfant, tout en lui chantant une espèce de berceuse et en le secouant
violemment à la fin de chaque vers:
- CHOEUR (auquel prirent part
la cuisinière et le bébé)
- Pendant tout le temps que
la Duchesse chanta la seconde strophe de la chanson, elle n'arrêta pas de
secouer violemment le bébé de haut en bas, et le pauvre petit n'arrêta pas
de hurler si fort qu'Alice put à peine distinguer les paroles:
- - Tiens, tu peux le bercer
un peu, si tu veux!" dit la Duchesse à Alice en lui jetant l'enfant
comme un paquet. "Il faut que j'aille m'apprêter pour la partie de
croquet de la Reine!"
- Sur ces mots, elle sortit
vivement de la pièce. La cuisinière lui lança une poêle à frire au moment
où elle franchissait la porte, et la manqua de peu.
- Alice eut du mal à saisir le
bébé qui avait une forme bizarre, et qui étendait bras et jambes dans toutes
les directions, exactement comme une étoile de mer, pensa la fillette. Le
pauvre petit renâclait aussi bruyamment qu'une machine à vapeur quand elle
l'attrapa; en outre, il n'arrêtait pas de se plier en deux et de se redresser,
si bien que, pendant les deux premières minutes, tout ce qu'elle put faire
fut de l'empêcher de tomber.
- Dès qu'elle eut compris
comment il fallait s'y prendre pour le tenir (c'est-à-dire en faire une espèce
de noeud, puis le saisir ferme par l'oreille droite et par le pied gauche
pour l'empêcher de se dénouer), elle l'emporta en plein air. "Si je
n'emmène pas cet enfant avec moi, songea-t-elle, ces deux femmes ne manqueront
pas de le tuer d'ici un jour ou deux; ce serait un véritable meurtre que de
le laisser ici."
- Elle prononça ces derniers
mots à haute voix, et le bébé poussa en réponse un petit grognement (il
avait cessé d'éternuer à présent).
- "Ne grogne pas, dit
Alice, ça n'est pas une façon convenable de s'exprimer."
- Le bébé poussa un second
grognement, et elle le regarda bien en face d'un air inquiet pour voir ce
qu'il avait. Sans aucun doute son nez extrêmement retroussé ressemblait
davantage à un museau qu'à un nez véritable; d'autre part, ses yeux étaient
bien petits pour des yeux de bébé; dans l'ensemble, l'aspect de ce
nourrisson déplut beaucoup à Alice. Mais peut-être qu'il ne faisait que
sangloter, pensa-t-elle; et elle examina ses yeux de très près pour voir
s'il y avait des larmes.
- Non, il n'y avait pas de
larmes.
- "Si jamais tu te
transformes en cochon, mon chéri", déclara Alice d'un ton sérieux,
"je ne m'occuperai plus de toi. Fais attention à mes paroles!"
- Le pauvre petit sanglota de
nouveau (ou grogna, puisqu'il était impossible de faire la différence), et
tous deux poursuivirent leur route quelque temps en silence.
- Alice commençait à se dire:
Que vais-je faire de cette créature quand je l'aurai emmenée à la maison?
lorsque le bébé poussa un nouveau grognement, si fort, cette fois, qu'elle
regarda son visage non sans inquiétude. Il n'y avait pas moyen de s'y
tromper: c'était bel et bien un cochon, et elle sentit qu'il serait
parfaitement absurde de le porter plus loin.
- En conséquence, elle déposa
le petit animal sur le sol et fut soulagée de le voir s'enfoncer dans le
bois d'un petit trot paisible. "S'il avait grandi, se dit-elle,
ç'aurait fait un enfant horriblement laid; mais je trouve que ça fait un
assez joli cochon." Elle se mit à penser aux autres enfants de sa
connaissance qui auraient fait de très jolis cochons, et elle était en
train de songer: Si seulement on savait comment s'y prendre pour les
transformer... lorsqu'elle sursauta légèrement en voyant le
Chat-du-comté-de-Chester assis sur une branche d'arbre à quelques mètres
d'elle.
- Le Chat se contenta de sourire
en voyant Alice. Elle lui trouva l'air fort aimable; néanmoins, il avait des
griffes extrêmement longues et un très grande nombre de dents, c'est
pourquoi elle sentit qu'elle devait le traiter avec respect.
- Minet-du-comté-de-Chester ,
commença-t-elle assez timidement, car elle ne savait pas trop si ce nom
lui plairait.
- Le Chat s'étant contenté de
sourire plus largement, Alice pensa: "Allons, jusqu'ici il est
satisfait, et elle continua:
- "Voudriez-vous me dire,
s'il vous plaît, par où je dois m'en aller d'ici?
- - Cela dépend beaucoup de
l'endroit où tu veux aller.
- - Peu m'importe l'endroit...
- - En ce cas, peu importe la
route que tu prendras.
- - ... pourvu que j'arrive
quelque part", ajouta Alice en guise d'explication.
- "Oh, tu ne manqueras
pas d'arriver quelque part, si tu marches assez longtemps."
- Alice comprit que c'était
indiscutable; en conséquence elle essaya une autre question:
- "Quelle espèce de gens
trouve-t-on dans ces parages?
- - Dans cette direction-ci",
répondit le Chat, en faisant un geste de sa patte droite, "habite un
Chapelier; et dans cette direction-là" (il fit un geste de sa patte
gauche), "habite un Lièvre de Mars. Tu peux aller rendre visite à
l'un ou à l'autre: ils sont fous tous les deux.
- - Mais je ne veux pas aller
parmi les fous!
- - Impossible de faire autrement;
nous sommes tous fous ici. Je suis fou. Tu es folle.
- - Comment savez-vous que je
suis folle?
- - Si tu n'étais pas folle,
tu ne serais pas venue ici."
- Alice pensa que ce n'était
pas une preuve, mais elle continua:
- "Et comment savez-vous
que vous êtes fou?
- - Pour commencer, est-ce que
tu m'accordes qu'un chien n'est pas fou?
- - Sans doute.
- - Eh bien, vois-tu, un chien
gronde lorsqu'il est en colère, et remue la queue lorsqu'il est content.
Or, moi, je gronde quand je suis content, et je remue la queue quand je
suis en colère. Donc, je suis fou.
- - Moi j'appelle ça ronronner,
pas gronder.
- - Appelle ça comme tu
voudras. Est-ce que tu es de la partie de croquet de la Reine, cet
après-midi?
- - Je voudrais bien, mais je
n'ai pas encore été invitée.
- - Tu m'y verras", dit
le Chat.
- Alice ne s'en étonna guère,
tellement elle était habituée à voir se passer des choses bizarres. Pendant
qu'elle regardait l'endroit où le Chat s'était trouvé, il réapparut.
- "A propos, fit-il, qu'est
devenu le bébé? J'ai failli oublier de te le demander.
- - Il s'est transformé en
cochon", répondit Alice d'une voix calme, comme si c'était la chose
la plus naturelle du monde.
- Ça ne m'étonne pas ,
déclara le Chat.
- Et il disparut à nouveau.
- Alice attendit encore un peu,
dans l'espoir de le voir réapparaître, mais il n'en fit rien, et, au bout
d'une ou deux minutes, elle s'en alla vers l'endroit où on lui avait dit
qu'habitait le Lièvre de Mars.
- "J'ai déjà vu des chapeliers,
dit-elle. Le Lièvre de Mars sera beaucoup plus intéressant à voir; comme
nous sommes en mai, peut-être qu'il ne sera pas fou furieux...; du moins peut-être
qu'il sera moins fou qu'il ne l'était en mars."
- Comme elle prononçait ces
mots, elle leva les yeux, et voilà qu'elle aperçut le Chat, assis sur une
branche.
- "Est-ce que tu as dit:
"cochon", ou "cocon"? demanda-t-il.
- - J'ai dit
"cochon"; et je voudrais bien que vous n'apparaissiez pas et ne
disparaissiez pas si brusquement: ça me fait tourner la tête.
- - C'est bon", dit le
Chat.
- Et, cette fois, il disparut
très lentement, en commençant par le bout de la queue et en finissant par
le sourire, qui resta un bon bout de temps quand tout le reste eut
disparu.
- "Ma parole! pensa Alice,
j'ai souvent vu un chat sans un sourire, mais jamais un sourire sans un
chat!... C'est la chose la plus curieuse que j'aie jamais vue de ma vie!"
- Avant d'être allée bien
loin, elle aperçut la maison du Lièvre de Mars: du moins elle pensa que
c'était bien sa maison parce que les cheminées étaient en forme d'oreilles,
et que le toit était couvert de fourrure en guise de chaume. La maison semblait
si grande qu'Alice n'osa pas approcher avant d'avoir grignoté un peu du
morceau de champignon qu'elle tenait à la main gauche et d'avoir atteint
soixante centimètres environ. Même alors, elle reprit son chemin assez
timidement, tout en se disant: Et s'il est fou furieux, après tout? Je regrette
presque de ne pas être allée voir le Chapelier!
- Sous un arbre, devant la
maison, se trouvait une table servie où le Lièvre de Mars et le Chapelier
étaient en train de prendre le thé; un Loir, qui dormait profondément,
était assis entre eux, et les deux autres appuyaient leurs coudes sur lui
comme sur un coussin en parlant par-dessus sa tête. "C'est bien
incommode pour le Loir, pensa Alice; mais, comme il dort, je suppose que
ça lui est égal."
- La table était très grande;
pourtant tous trois se serraient l'un contre l'autre à un même coin.
- Pas de place! Pas de place!
s'écrièrent-ils en voyant Alice.
- Il y a de la place à revendre!
s'écria-t-elle avec indignation.
- Puis elle s'assit dans un
grand fauteuil à un bout de la table.
- Prends donc un peu de vin ,
proposa le Lièvre de Mars d'un ton encourageant.
- Alice promena son regard
tout autour de la table, mais elle n'aperçut que du thé.
- "Je ne vois pas de
vin, fit-elle observer.
- - Il n'y en a pas, dit le
Lièvre de Mars.
- - En ce cas, ce n'est pas
très poli de votre part de m'en offrir", riposta Alice d'un ton furieux.
- "Ce n'est pas très
poli de ta part de t'asseoir sans y être invitée.
- - Je ne savais pas que
c'était votre table; elle est mise pour plus de trois personnes.
- - Tu as besoin de te faire
couper les cheveux, déclara le Chapelier." (Il y avait un bon moment
qu'il la regardait avec beaucoup de curiosité, et c'étaient les premières
paroles qu'il prononçait.)
- "Vous ne devriez pas
faire d'allusions personnelles", répliqua Alice sévèrement; c'est extrêmement
grossier."
- Le Chapelier ouvrit de
grands yeux en entendant cela; mais il se contenta de demander:
- "Pourquoi est-ce qu'un
corbeau ressemble à un bureau?"
- "Parfait, nous allons
nous amuser! pensa Alice. Je suis contente qu'ils aient commencé à poser des
devinettes..."
- "Je crois que je peux
deviner cela", ajouta-t-elle à haute voix.
- "Veux-tu dire que tu penses
pouvoir trouver la réponse? demanda le Lièvre de Mars.
- - Exactement.
- - En ce cas, tu devrais dire
ce que tu penses.
- - Mais c'est ce que je
fais", répondit Alice vivement. "Du moins... du moins... je pense
ce que je dis... et c'est la même chose, n'est-ce pas?
- - Mais pas du tout! s'exclama
le Chapelier. C'est comme si tu disais que: 'Je vois ce que je mange', c'est
la même chose que: "Je mange ce que je vois!"
- - C'est comme si tu disais,
reprit le Lièvre de Mars, que: 'J'aime ce que j'ai', c'est la même chose
que: 'J'ai ce que j'aime!'
- - C'est comme si tu
disais", ajouta le Loir (qui, semblait-il, parlait tout en dormant),
"que: 'Je respire quand je dors', c'est la même chose que: 'Je dors
quand je respire!'
- - C'est bien la même chose
pour toi", dit le Chapelier au Loir.
- Sur ce, la conversation
tomba, et tous les quatre restèrent sans parler pendant une minute, tandis
qu'Alice passait en revue dans son esprit tout ce qu'elle pouvait se rappeler
au sujet des corbeaux et des bureaux, et ce n'était pas grand-chose.
- Le Chapelier fut le premier
à rompre le silence.
- Quel jour du mois sommes-nous?
demanda-t-il en se tournant vers Alice. (Il avait tiré sa montre de sa
poche et la regardait d'un air inquiet, en la secouant et en la portant à
son oreille de temps à autre.)
- Alice réfléchit un moment
avant de répondre:
- "Le quatre.
- - Elle retarde de deux
jours!" murmura le Chapelier en soupirant. "Je t'avais bien dit
que le beurre ne conviendrait pas pour graisser les rouages!"
ajouta-t-il en regardant le Lièvre de Mars d'un air furieux.
- "C'était le meilleur beurre
que j'avais pu trouver", répondit l'autre d'un ton humble.
- "Sans doute, mais quelques
miettes ont dû entrer en même temps, grommela le Chapelier. Tu n'aurais
pas dû y mettre le beurre avec le couteau à pain."
- Le Lièvre de Mars prit la
montre, la regarda tristement, puis la plongea dans sa tasse de thé et la
regarda de nouveau; mais il ne trouva rien de mieux à dire que ce qu'il
avait déjà dit:
- "C'était le meilleur beurre
que j'avais pu trouver."
- Alice, qui avait regardé
par-dessus son épaule avec curiosité, s'exclama:
- "Quelle drôle de montre!
Elle indique le jour du mois et elle n'indique pas l'heure!
- - Pourquoi indiquerait-elle
l'heure? murmura le Chapelier. Est-ce que ta montre à toi t'indique l'année
où l'on est?
- - Bien sûr que non",
répondit Alice sans hésiter; "mais c'est parce qu'elle reste dans la
même année pendant très longtemps.
- - Ce qui est exactement le
cas de ma montre à moi", affirma le Chapelier.
- Alice se sentit terriblement
déconcertée: cette remarque semblait n'avoir aucun sens.
- Je ne comprends pas très bien
, dit-elle aussi poliment qu'elle le put.
- Tiens, le Loir s'est rendormi
, fit observer le Chapelier.
- Et il lui versa un peu de
thé chaud sur le museau.
- Le Loir secoua la tête avec
impatience, puis marmotta sans ouvrir les yeux:
- "Bien sûr, bien sûr,
c'est exactement ce que j'allais dire.
- - As-tu deviné la devinette?"
demanda le Chapelier en se tournant vers Alice.
- "Non, j'y renonce; quelle
est la réponse?
- - Je n'en ai pas la moindre
idée, dit le Chapelier.
- - Moi non plus", dit le
Lièvre de Mars.
- Alice poussa un soupir de
lassitude.
- "Je crois que vous
pourriez mieux employer votre temps, déclara-t-elle, que de le perdre à
poser des devinettes dont vous ignorez la réponse.
- - Si tu connaissais le Temps
aussi bien que moi, dit le Chapelier, tu ne parlerais pas de le perdre. Le
Temps est un être vivant.
- - Je ne comprends pas ce que
vous voulez dire, répondit Alice.
- - Naturellement!" s'exclama-t-il
en rejetant la tête en arrière d'un air de mépris. "Je suppose bien
que tu n'as jamais parlé au Temps!
- - Peut-être que non",
répondit-elle prudemment. "Tout ce que je sais, c'est qu'il faut que
je batte les temps quand je prends ma leçon de musique.
- - Ah! ça explique tout. Le
Temps ne supporte pas d'être battu. Si tu étais en bons termes avec lui,
il ferait presque tout ce que tu voudrais de la pendule. Par exemple,
suppose qu'il soit neuf heures du matin, l'heure de commencer tes leçons:
tu n'as qu'à dire un mot au Temps, et les aiguilles tournent en un clin
d'oeil! Voilà qu'il est une heure et demie, l'heure du déjeuner!
- - Si seulement ça pouvait
être l'heure du déjeuner! murmura le Lièvre de Mars.
- - Évidemment, ce serait
magnifique", dit Alice d'un ton pensif; "mais, voyez-vous, je...
je n'aurais pas assez faim pour manger.
- - Au début, peut-être pas,
déclara le Chapelier; mais tu pourrais faire rester la pendule sur une heure
et demie aussi longtemps que tu voudrais.
- - Est-ce ainsi que vous
faites, vous?"
- Le Chapelier secoua négativement
la tête d'un air lugubre.
- "Hélas, non!
répondit-il. Nous nous sommes disputés en mars dernier, juste avant que
lui ne devienne fou." (Il montra le Lièvre de Mars, de sa cuillère à
thé.) "C'était au grand concert donné par la Reine de coeur, où je devais
chanter:
- "Je suppose que tu
connais la chanson?
- - J'ai entendu quelque chose
de ce genre.
- - Vois-tu, elle continue
comme ceci:
- Ici, le Loir se secoua, et
se mit à chanter tout en dormant: Scintille, scintille, scintille,
scintille... Et il continua pendant si longtemps qu'ils durent le pincer
pour le faire taire.
- "Eh bien, j'avais à peine
fini le premier vers, reprit le Chapelier, que la Reine se leva d'un bond en
hurlant: 'Il n'observe pas les pauses entre les mots; il massacre le temps!
Qu'on lui coupe la tête!'
- - Quelle horrible cruauté!
s'exclama Alice.
- - Et depuis ce
jour-là", continua le Chapelier d'un ton lugubre, "le Temps refuse
de faire ce que je lui demande! Il est toujours six heures à présent."
- Alice eut une idée lumineuse.
- "Est-ce pour ça qu'il
y a tant de tasses à thé sur la table? demanda-t-elle.
- - Oui, c'est pour ça",
répondit le Chapelier en soupirant. "C'est toujours l'heure du thé, et
nous n'avons jamais pris le temps de faire la vaisselle.
- - Alors, je suppose que
vous faites perpétuellement le tour de la table?
- - Exactement; à mesure que
les tasses sont sales.
- - Mais qu'arrive-t-il quand
vous revenez aux premières tasses?
- - Si nous changions de sujet
de conversation?" répondit le Lièvre de Mars en bâillant. "Je
commence à avoir assez de tout ceci. Je propose que cette jeune fille nous
raconte une histoire.
- - J'ai bien peur de ne pas
savoir d'histoires", dit Alice un peu inquiète.
- "En ce cas, le Loir va
nous en raconter une!" s'écrièrent-ils tous les deux. "Hé! Loir!
Réveille-toi!"
- Et ils le pincèrent en même
temps des deux côtés.
- Le Loir ouvrit lentement les
yeux.
- "Je ne dormais
pas", murmura-t-il d'une voix faible et enrouée. "J'ai entendu
tout ce que vous disiez, sans en perdre un seul mot.
- - Raconte-nous une histoire!
ordonna le Lièvre de Mars.
- -Oh, oui! je vous en prie!
dit Alice.
- - Et tâche de te dépêcher,
ajouta le Chapelier; sans ça tu vas te rendormir avant d'avoir fini.
- Il était une fois trois petites
soeurs", çommença le Loir en toute hâte. "Elles se nommaient
Elsie, Lacie, et Tillie, et elles vivaient au fond d'un puits...
- - De quoi se nourrissaient-elles?"
demanda Alice qui s'intéressait toujours beaucoup au manger et au boire.
- "Elles se nourrissaient
de mélasse", répondit le Loir après deux minutes de réflexion.
- "Voyons, ça n'est pas
possible", fit observer Alice d'une voix douce. "Elles auraient
été malades.
- Elles étaient malades, très
malades."
- Alice essaya de s'imaginer
à quoi pourrait bien ressembler un genre d'existence si extraordinaire,
mais cela lui cassa tellement la tête qu'elle préféra continuer à poser des
questions.
- "Pourquoi vivaient-elles
au fond d'un puits? demanda-t-elle.
- - Prends donc un peu plus de
thé", lui dit le Lièvre de Mars le plus sérieusement du monde.
- "Je n'ai encore rien
pris", répondit-elle d'un ton offensé. "Je ne peux pas prendre
quelque chose de plus.
- Tu veux dire que tu ne peux
pas prendre quelque chose de moins, fit observer le Chapelier; mais il est
très facile de prendre plus que rien.
- - Personne ne vous a demandé
votre avis, répliqua Alice.
- - Qui est-ce qui fait des
allusions personnelles, à présent?" demanda le Chapelier d'un ton de
triomphe.
- Alice ne sut trop que
répondre à cela. En conséquence, elle prit un peu de thé et de pain beurré,
puis elle se tourna vers le Loir et répéta sa question:
- "Pourquoi vivaient-elles
au fond d'un puits?"
- De nouveau le Loir
réfléchit pendant deux bonnes minutes. Ensuite il déclara:
- "C'était un puits de
mélasse.
- - Ça n'existe pas!"
s'écria Alice avec colère.
- - Mais le Chapelier et le
Lièvre de Mars firent:
- "Chut! Chut!" et
le Loir observa d'un ton maussade:
- "Si tu ne peux pas être
polie, tu ferais mieux de finir toi-même l'histoire.
- - Non! continuez, je vous en
prie! dit Alice. Je ne vous interromprai plus. Après tout, peut-être qu'il
existe un puits de ce genre, un seul.
- - Un seul, vraiment!"
s'exclama le Loir d'un ton indigné.
- Néanmoins, il consentit à
continuer:
- "Donc, ces trois petites
soeurs, vois-tu, elles apprenaient à puiser...
- - Que puisaient-elles?"
demanda Alice, oubliant tout à fait sa promesse.
- "De la mélasse",
dit le Loir, sans prendre le temps de réfléchir, cette fois.
- "Je veux une tasse
propre, déclara le Chapelier. Avançons tous d'une place."
- Il avança tout en parlant, et
le Loir le suivit. Le Lièvre de Mars prit la place que le Loir venait de
quitter, et Alice, un peu à contrecoeur, prit la place du Lièvre de Mars.
Le Chapelier fut le seul à profiter du changement; Alice se trouva bien
plus mal installée qu'auparavant parce que le Lièvre de Mars venait de renverser
la jatte de lait dans son assiette.
- Ne voulant pas offenser le
Loir de nouveau, elle commença à dire très prudemment:
- "Mais je ne comprends
pas. Où puisaient-elles cette mélasse?
- - On peut puiser de l'eau
dans un puits d'eau, répliqua le Chapelier. Je ne vois donc pas pourquoi
on ne pourrait pas puiser de la mélasse, dans un puits de mélasse, hein,
pauvre sotte?
- - Mais voyons, elles étaient
bien au fond du puits?" demanda Alice au Loir, en jugeant préférable
de ne pas relever les deux derniers mots.
- "Bien sûr, répliqua le
Loir; et puis, bien au fond."
- Cette réponse brouilla tellement
les idées de la pauvre fille, qu'elle laissa le Loir continuer pendant un
bon bout de temps sans l'interrompre.
- "Elles apprenaient
aussi à dessiner", poursuivit-il en bâillant et en se frottant les yeux,
car il avait très sommeil; "et elles dessinaient toutes sortes de
choses... tout ce qui commence par A...
- - Pourquoi par A? demanda
Alice.
- - Pourquoi pas?"
rétorqua le Lièvre de Mars.
- Alice ne répondit pas.
- Le Loir avait fermé les yeux,
et il commençait à somnoler; mais, quand le Chapelier l'eut pincé, il s'éveilla
en poussant un petit cri aigu et reprit:
- "...qui commence par
A... par-exemple: des attrape-mouches, des astres, des affections, des à-peu-près?
- - Vraiment, maintenant que
vous m'en parlez", dit Alice, qui ne savait plus où elle en était,
"je ne crois pas que...
- - En ce cas, tu devrais te
taire", fit observer le Chapelier.
- Cette grossièreté était
plus que la fillette n'en pouvait supporter: complètement dégoûtée, elle se
leva et s'éloigna. Le Loir s'endormit immédiatement; les deux autres ne
firent pas la moindre attention au départ d'Alice, quoiqu'elle se retournât
deux ou trois fois dans l'espoir qu'ils la rappelleraient. La dernière
fois qu'elle les vit, ils essayaient de plonger le Loir dans la théière.
- En tout cas, je ne reviendrai
jamais par ici! déclara-t-elle tout en cheminant dans le bois. C'est le
thé le plus stupide auquel j'aie jamais assisté de ma vie!
- Comme elle disait ces mots,
elle remarqua que l'un des arbres était muni d'une porte qui permettait
d'y pénétrer. "Voilà qui est bien curieux! pensa-t-elle. Mais tout est
curieux aujourd'hui. Je crois que je ferais aussi bien d'entrer tout de
suite." Et elle entra.
- Une fois de plus, elle se
trouva dans la longue salle, tout près de la petite table de verre. Cette
fois-ci, je vais m'y prendre un peu mieux , se dit-elle. Elle commença par
s'emparer de la petite clé d'or et par ouvrir la porte qui donnait sur le
jardin. Puis elle se mit à grignoter le champignon (dont elle avait gardé
un morceau dans sa poche) jusqu'à ce qu'elle n'eût plus que trente centimètres;
puis elle traversa le petit corridor; et puis... elle se trouva enfin dans
le beau jardin, au milieu des parterres de fleurs aux couleurs vives et des
fraîches fontaines.
- Un grand rosier se dressait
près de l'entrée du jardin; il était tout couvert de roses blanches, mais
trois jardiniers s'affairaient à les peindre en rouge. Ceci sembla très
curieux à Alice qui s'approcha pour les regarder faire, et, juste au moment
où elle arrivait à leur hauteur, elle entendit l'un d'eux qui disait:
- "Fais donc attention,
Cinq! ne m'éclabousse pas de peinture comme ça!
- - Je ne l'ai pas fait exprès",
répondit l'autre d'un ton maussade. "C'est Sept qui m'a poussé le
coude."
- Sur quoi, Sept leva les yeux
et déclara:
- "C'est ça, ne te gêne
pas, Cinq! Tu prétends toujours que c'est la faute des autres!
- - Toi, tu ferais mieux de te
taire! répliqua Cinq. Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la Reine dire que
tu méritais qu'on te coupe la tête.
- - Et pourquoi?" demanda
celui qui avait parlé le premier.
- "Ça, ça ne te regarde
pas, Deux! répondit Sept.
- - Parfaitement que ça le regarde!
déclara Cinq. Et je vais lui dire pourquoi: parce que tu as apporté à la
cuisinière des oignons de tulipes au lieu d'oignons ordinaires."
- Sept jeta son pinceau, et
il venait de dire: Ma parole, de toutes les calomnies... , lorsque ses yeux
se posèrent par hasard sur Alice en train de les regarder. Il s'interrompit
brusquement, les deux autres se retournèrent, et tous firent une profonde
révérence.
- "Voudriez-vous me dire",
demanda Alice un peu timidement, "pourquoi vous peignez ces roses?"
- Cinq et Sept restèrent muets,
et se tournèrent vers Deux qui commença à voix basse:
- "Ma foi, voyez-vous,
mam'selle, pour dire la vérité vraie, ce rosier-là, ç'aurait dû etre un
rosier rouge, et nous en avons planté un blanc par erreur; et si la Reine
venait à s'en apercevoir, on aurait tous la tête coupée, voyez-vous. Aussi,
voyez-vous mam'selle, on fait de notre mieux, devant qu'elle arrive,
pour..."
- A ce moment, Cinq, qui regardait
avec anxiété vers le fond du jardin, se mit à crier: La Reine! La Reine! et
les trois jardiniers se jetèrent immédiatement à plat ventre. On entendit
un bruit de pas nombreux, et Alice, qui mourait d'envie de voir la Reine,
se retourna.
- Venaient d'abord, armés de
gourdins, dix soldats ayant la même forme que les trois jardiniers: plats et
rectangulaires, avec des pieds et des mains aux quatre coins. Venaient ensuite
dix courtisans, aux habits constellés de diamants, qui marchaient deux par
deux comme les soldats. Après eux, venaient les enfants royaux; il y en
avait dix, et ces petits amours avançaient par couples, la main dans la
main, en sautant gaiement: ils étaient ornés de coeurs de la tête aux pieds.
A leur suite venaient les invités, pour la plupart des Rois et des Reines.
Parmi eux Alice reconnut le Lapin Blanc: il parlait vite, d'un ton nerveux,
en souriant à tout ce qu'on disait; il passa près d'Alice sans faire attention
à elle. Derrière les invités s'avançait le Valet de Coeur, qui portait la
couronne du Roi sur un coussin de velours rouge; et, à la fin de ce cortège
imposant, venaient LE ROI ET LA REINE DE COEUR.
- Alice se demanda si elle ne
devrait pas s'aplatir le visage contre terre, comme les trois jardiniers,
mais elle ne put se rappeler avoir jamais entendu dire que c'était la règle
quand un cortège passait. "D'ailleurs, pensa-t-elle, à quoi servirait
un cortège, si chacun devait se jeter le visage contre terre et ne pouvait
pas le voir passer?" Elle resta donc immobile à sa place, et attendit.
- Quand ces divers personnages
arrivèrent à sa hauteur, tous s'arrêtèrent pour la regarder, et la Reine demanda
d'une voix sévère: Qui est-ce? Elle dit cela au Valet de Coeur qui, pour
toute réponse, se contenta de s'incliner en souriant.
- Imbécile! s'exclama la Reine,
en rejetant la tête en arrière d'un air impatient. Puis, se tournant vers
Alice, elle continua:
- "Comment t'appelles-tu,
mon enfant?"
- - Je m'appelle Alice, plaise
à Votre Majesté", répondit la fillette très poliment.
- Mais elle ajouta, en elle-même:
Après tout, ces gens-là ne sont qu'un jeu de cartes. Je n'ai pas besoin
d'avoir peur d'eux.
- Et qui sont ceux-là? demanda
la Reine, en montrant du doigt les trois jardiniers étendus autour du rosier.
(Car, voyez-vous, comme ils étaient couchés le visage contre terre et comme
le dessin de leur dos était le même que celui des autres cartes du jeu, elle
ne pouvait distinguer si c'étaient des jardiniers, des courtisans, ou
trois de ses propres enfants.)
- Comment voulez-vous que je
le sache? répondit Alice, surprise de son courage. Ce n'est pas mon affaire,
à moi.
- La Reine devint écarlate de
fureur, puis, après avoir regardé férocement la fillette comme une bête
sauvage, elle se mit à hurler:
- "Qu'on lui coupe la
tête! Qu'on lui...
- - Quelle bêtise!" s'exclama
Alice d'une voix forte et décidée.
- La Reine se tut aussitôt. Le
Roi lui mit la main sur le bras en murmurant timidement:
- "Réfléchissez un peu,
ma chère amie: ce n'est qu'une enfant!"
- Elle se détourna de lui
d'un air courroucé, et ordonna au Valet:
- "Retournez-les!"
- Le Valet les retourna, très
prudemment, du bout du pied.
- Debout! cria la Reine d'une
voix forte et perçante.
- Sur ce, les trois jardiniers
se dressèrent d'un bond sans plus attendre; après quoi, ils se mirent à
s'incliner devant le Roi, la Reine, les enfants royaux, et tous les personnages
du cortège.
- "Arrêtez! ordonna la Reine.
Vous me donnez le vertige." Puis, se tournant vers le rosier, elle
poursuivit:
- "Qu'étiez-vous donc en
train de faire?
- - Plaise à Votre Majesté",
commença Deux, d'une voix très humble, en mettant un genou en terre,
"nous essayions...
- - Je comprends!" dit
la Reine, qui avait examiné les roses. "Qu'on leur coupe la tête!"
- Sur ces mots, le cortège se
remit en route, à l'exception de trois soldats qui restèrent en arrière
pour exécuter les infortunés jardiniers. Ceux-ci se précipitèrent vers
Alice pour implorer sa protection.
- Je ne veux pas qu'on leur
coupe la tête! s'exclama-t-elle en les mettant dans un grand pot à fleurs
qui se trouvait là.
- Les trois soldats les cherchèrent
dans toutes les directions pendant une ou deux minutes, puis ils s'en
allèrent tranquillement à la suite du cortège.
- "Est-ce qu'on leur a
coupé la tête? cria la Reine.
- - Leur tête a disparu,
plaise à Votre Majesté! répondirent les soldats.
- - C'est parfait! brailla la
Reine. Sais-tu jouer au croquet?"
- Les soldats restèrent silencieux
et regardèrent Alice car c'était évidemment à elle que s'adressait la question.
- "Oui! vociféra-t-elle.
- - Alors, arrive!"
hurla la Reine.
- Et Alice se joignit au
cortège, en se demandant bien ce qui allait se passer ensuite.
- Il... il fait très beau
aujourd'hui! murmura une voix timide tout près d'elle. C'était le Lapin
Blanc, qui marchait à son côté et fixait sur elle un regard anxieux.
- "Très beau, dit Alice.
Où est donc la Duchesse?
- - Chut! Chut!" murmura
vivement le Lapin, en regardant derrière lui d'un air craintif. Puis, se
dressant sur la pointe des pieds, il mit sa bouche contre l'oreille d'Alice
et ajouta à voix basse:
- "Elle a été condamnée
à avoir la tête coupée.
- - Quel carnage!
- - Avez-vous dit: "Quel
dommage!"
- - Non, je ne trouve pas que
ce soit du tout dommage. Mais qu'a-t-elle donc fait?
- - Elle a giflé la Reine...",
commença le Lapin.
- Comme Alice se mettait à
rire aux éclats, il murmura d'une voix craintive:
- "Chut! je vous en prie!
La Reine va vous entendre! Voyez-vous, la Duchesse était arrivée en retard,
et la Reine lui a dit...
- - Prenez vos places!"
cria la Reine d'une voix de tonnerre.
- Sur quoi, tous se mirent à
courir dans tous les sens, en se cognant les uns contre les autres.
Néanmoins, au bout d'une ou deux minutes, chacun se trouva à son poste et
la partie commença.
- Alice n'avait jamais vu un
terrain de croquet aussi bizarre: il était tout en creux et en bosses; les
boules étaient des hérissons vivants; les maillets, des flamants vivants; et
les soldats devaient se courber en deux, pieds et mains placés sur le sol,
pour former les arceaux.
- Dès le début, Alice trouva
que le plus difficile était de se servir de son flamant: elle arrivait
sans trop de mal à le tenir à plein corps sous son bras, les pattes pendantes,
mais, généralement, au moment précis où, après lui avoir mis le cou bien
droit, elle s'apprêtait à cogner sur le hérisson avec sa tête, le flamant
ne manquait pas de se retourner et de la regarder bien en face d'un air si
intrigué qu'elle ne pouvait s'empêcher de rire; d'autre part, quand elle
lui avait fait baisser la tête et s'apprêtait à recommencer, elle trouvait
on ne peut plus exaspérant de s'apercevoir que le hérisson s'était déroulé
et s'éloignait lentement; de plus, il y avait presque toujours un creux ou
une bosse à l'endroit où elle se proposait d'envoyer le hérisson; et comme,
en outre, les soldats courbés en deux n'arrêtaient pas de se redresser
pour s'en aller vers d'autres parties du terrain, Alice en vint bientôt à
conclure que c'était vraiment un jeu très difficile.
- Les joueurs jouaient tous en
même temps sans attendre leur tour; ils se disputaient sans arrêt et
s'arrachaient les hérissons. Au bout d'un instant la Reine, entrant dans
une furieuse colère, parcourut le terrain en tapant du pied et en criant:
Qu'on lui coupe la tête! Qu'on lui coupe la tête! à peu près une fois par
minute.
- Alice commençait à se sentir
très inquiète; à vrai dire, elle ne s'était pas encore disputée avec la Reine,
mais elle savait que cela pouvait arriver d'un moment à l'autre. "Et
dans ce cas, pensait-elle, qu'est-ce que je deviendrais? Ils sont terribles,
avec leur manie de couper la tête aux gens; ce qui est vraiment extraordinaire,
c'est qu'il y ait encore des survivants!"
- Elle était en train de regarder
autour d'elle pour voir s'il y avait moyen de s'échapper, en se demandant
si elle pourrait s'éloigner sans qu'on s'en aperçût, lorsqu'elle remarqua
une curieuse apparition dans l'air. Elle fut tout d'abord intriguée, car elle
n'arrivait pas à distinguer ce que c'était, mais, après avoir regardé attentivement
pendant une ou deux minutes, elle comprit que c'était un sourire, et elle
pensa: C'est le Chat du comté de Chester: je vais enfin pouvoir parler à
quelqu'un .
- Comment vas-tu? dit le
Chat, dès qu'il eut assez de bouche pour parler.
- Alice attendit l'apparition
de ses yeux pour le saluer d'un signe de tête. "Il est inutile de lui
parler, pensa-t-elle, avant que ses oreilles ne se montrent, du moins une
des deux." Au bout d'une minute, toute la tête était visible; Alice
posa alors son flamant et se mit à raconter la partie de croquet, tout heureuse
d'avoir quelqu'un qui voulût bien l'écouter. Le Chat jugea sans doute
qu'on voyait une partie suffisante de sa personne, et il n'en apparut pas
davantage.
- "Je trouve qu'ils ne
jouent pas du tout honnêtement", commença-t-elle d'un ton assez
mécontent; "et ils se disputent d'une façon si épouvantable qu'on ne
peut pas s'entendre parler; et on dirait qu'il n'y a aucune règle du jeu (en
tout cas, s'il y en a, personne ne les suit); et vous ne pouvez pas vous
imaginer combien c'est déconcertant d'avoir affaire à des êtres vivants:
par exemple, l'arceau sous lequel doit passer ma boule est en train de se
promener à l'autre bout du terrain, et je suis sûre que j'aurais croqué le
hérisson de la Reine il y a un instant, mais il s'est enfui en voyant
arriver le mien!
- - Que penses-tu de la Reine?"
demanda le Chat à voix basse.
- "Elle ne me plaît pas
du tout; elle est tellement..."
- Juste à ce moment, elle
s'aperçut que la Reine était tout près derrière eux, en train d'écouter;
c'est pourquoi elle continua ainsi:
- "... sûre de gagner que
c'est presque inutile de finir la partie."
- La Reine passa son chemin en
souriant.
- A qui diable parles-tu? demanda
le Roi, en s'approchant d'Alice et en regardant la tête du Chat avec beaucoup
de curiosité.
- "C'est un de mes
amis... un Chat du comté de Chester. Permettez-moi de vous le présenter.
- - Je n'aime pas du tout sa
mine, déclara le Roi. Néanmoins, je l'autorise à me baiser la main, s'il le
désire.
- - J'aime mieux pas, riposta
le Chat.
- - Ne faites pas l'impertinent,
dit le Roi. Et ne me regardez pas comme ça!" ajouta-t-il en se mettant
derrière Alice.
- "Un chat peut bien regarder
un roi, fit-elle observer. J'ai lu ça dans un livre, je ne me rappelle
plus où.
- - C'est possible, mais il faut
le faire disparaître", affirma le Roi d'un ton décidé.
- Puis il cria à la Reine qui
se trouvait à passer à ce moment:
- "Ma chère amie, je
voudrais bien que vous fassiez disparaître ce chat!"
- La Reine ne connaissait
qu'une seule façon de résoudre toutes les difficultés.
- Qu'on lui coupe la tête!
cria-t-elle, sans même se retourner.
- Je vais aller chercher le
bourreau moi-même , dit le Roi avec empressement.
- Et il s'éloigna en toute
hâte.
- Alice pensa qu'elle ferait
tout aussi bien de rejoindre les joueurs pour voir où en était la partie,
car elle entendait dans le lointain la voix de la Reine qui hurlait de
colère. Elle l'avait déjà entendue condamner trois des joueurs à avoir la
tête coupée parce qu'ils avaient laissé passer leur tour, et cela ne lui plaisait
pas beaucoup car la partie était tellement embrouillée qu'elle ne savait
jamais si c'était son tour ou non. En conséquence, elle se mit à la recherche
de son hérisson.
- Celui-ci livrait bataille à
un autre hérisson, et Alice vit là une excellente occasion de croquer l'un
et l'autre: le seul ennui était que son flamant se trouvait à l'autre extrémité
du jardin, où elle pouvait le voir qui essayait vainement de s'envoler
pour se percher sur un arbre.
- Avant qu'elle n'eût attrapé
et ramené le flamant, la bataille était terminée, et les deux hérissons
avaient disparu. "Mais ça n'a pas une grande importance, pensa-t-elle,
puisqu'il ne reste plus un seul arceau de ce côté-ci du terrain."
- Elle fourra le flamant sous
son bras pour l'empêcher de s'échapper de nouveau, puis revint vers son
ami pour continuer la conversation.
- Quand elle arriva à l'endroit
où se trouvait le Chat du comté de Chester, elle fut fort étonnée de voir
qu'une foule nombreuse l'entourait: le bourreau, le Roi et la Reine se
disputaient en parlant tous à la fois, tandis que le reste de l'assistance
se taisait d'un air extrêmement gêné.
- Dès qu'Alice apparut, les
trois personnages firent appel à elle pour régler le différend. Chacun lui
exposa ses arguments, mais, comme ils parlaient tous à la fois, elle eut beaucoup
de mal à comprendre exactement ce qu'ils disaient.
- Le bourreau déclarait qu'il
était impossible de couper une tête s'il n'y avait pas un corps dont on
pût la séparer, qu'il n'avait jamais rien fait de semblable jusqu'à présent,
et qu'il n'allait sûrement pas commencer à son âge.
- Le Roi déclarait que tout ce
qui avait une tête pouvait être décapité, et qu'il ne fallait pas raconter
de bêtises.
- La Reine déclarait que si
on ne prenait pas une décision en un rien de temps, elle ferait exécuter
tout le monde autour d'elle. (Cette dernière remarque expliquait l'air
grave et inquiet de l'assistance.)
- Alice ne put trouver autre
chose à dire que ceci:
- "Le Chat appartient à
la Duchesse; c'est à elle que vous feriez mieux de vous adresser.
- - Elle est en prison",
dit la Reine au bourreau. "Allez la chercher et amenez-la ici."
- Sur ces mots, le bourreau
fila comme une flèche.
- Dès qu'il fut parti, la tête
du Chat commença à s'évanouir; avant que le bourreau ne fût revenu avec la
Duchesse, elle avait complètement disparu; le Roi et le bourreau se mirent
à courir comme des fous dans tous les sens pour la retrouver, et le reste
de l'assistance s'en alla reprendre la partie interrompue.
- Tu ne saurais croire combien
je suis heureuse de te revoir, ma vieille! dit la Duchesse, tout en
glissant affectueusement son bras sous celui d'Alice et en s'éloignant avec
elle.
- Alice fut enchantée de la
trouver de si charmante humeur; elle se dit que c'était peut-être le poivre
qui l'avait rendue si furieuse lorsqu'elle l'avait vue pour la première
fois dans la cuisine.
- "Moi, quand je serai
Duchesse", pensa-t-elle (mais sans beaucoup de conviction), "je
n'aurai pas un seul grain de poivre dans ma cuisine. La soupe est tout
aussi bonne sans poivre... Peut-être que c'est toujours le poivre qui rend
les gens furieux", continua-t-elle, ravie d'avoir découvert une nouvelle
règle, "et le vinaigre qui les rend aigres..., et la camomille qui les
rend amers..., et... et le sucre d'orge et les friandises qui rendent les enfants
doux et aimables. Je voudrais bien que tout le monde sache cela, parce que,
alors, les gens seraient moins avares de sucreries..."
- Ayant complètement oublié
l'existence de la Duchesse, elle fut un peu saisie en entendant sa voix
tout près de son oreille:
- "Ma chère enfant, tu es
en train de penser à une chose qui te fait oublier de parler. Pour
l'instant je ne peux pas te dire quelle est la morale à tirer de ce fait,
mais je m'en souviendrai dans un instant.
- - Peut-être qu'il n'y a pas
de morale à en tirer, risqua Alice.
- - Allons donc!" s'exclama
la Duchesse tout en se serrant contre elle. "On peut tirer une morale
de tout: il suffit de la trouver."
- Alice n'aimait pas du tout
avoir la Duchesse si près d'elle: d'abord parce qu'elle était vraiment
très laide; ensuite, parce qu'elle avait exactement la taille qu'il
fallait pour pouvoir appuyer son menton sur l'épaule d'Alice, et c'était
un menton désagréablement pointu. Néanmoins, comme elle ne voulait pas être
grossière, elle supporta de son mieux ce désagrément.
- "On dirait que la
partie marche un peu mieux, fit-elle observer.
- - C'est exact. Et la morale
de ce fait est: 'Oh! c'est l'amour, l'amour, qui fait tourner la terre!'
- - Quelqu'un a dit, murmura
Alice, que la terre tournait bien quand chacun s'occupait de ses affaires!
- - Ma foi! cela revient à peu
près au même", dit la Duchesse en lui enfonçant son petit menton
pointu dans l'épaule. Puis elle ajouta:
- "Et la morale de ce
fait est: 'Occupez-vous du sens, et les mots s'occuperont d'eux-mêmes.'
- "Quelle manie elle a de
tirer une morale de tout!" pensa Alice.
- "Je parie que tu te demandes
pourquoi je ne mets pas mon bras autour de ta taille", reprit la Duchesse
après un moment de silence. "C'est parce que je ne suis pas sûre de
l'humeur de ton flamant. Faut-il que je tente l'expérience?
- - Il pourrait vous piquer
d'un coup de bec", dit prudemment Alice qui ne tenait pas du tout à
la voir tenter l'expérience.
- "Tout à fait exact. Les
flamants et la moutarde piquent également. Et la morale de ce fait est:
'Qui se ressemble, s'assemble.'
- - Mais la moutarde ne ressemble
pas à un flamant.
- - Tu as raison, comme
d'habitude. Ce que tu exprimes clairement les choses!
- - Il me semble bien que la
moutarde est un minéral, poursuivit Alice.
- - Bien sûr que c'en est
un", dit la Duchesse, qui semblait prête à approuver toutes les paroles
de la fillette. "Il y a une grande mine de moutarde tout près d'ici.
Et la morale de ce fait est: 'Garde-toi tant que tu vivras de juger les gens
sur la mine.'
- - Oh! je sais!" s'exclama
Alice, qui n'avait pas écouté cette dernière phrase. "C'est un
végétal. Ça n'en a pas l'air, mais c'en est un tout de même.
- - Je suis entièrement
d'accord avec toi, dit la Duchesse. Et la morale de ce fait est: 'Mieux
vaut être que paraître' ou, pour parler plus clairement: 'Ne te crois
jamais différente de ce qui aurait pu paraître aux autres que ce que tu
étais ou aurais pu être n'était pas différent de ce que tu avais été qui
aurait pu leur paraître différent.'
- - Je crois", fit observer
Alice poliment, "que je comprendrais ça beaucoup mieux si je le
voyais écrit; mais je crains de ne pas très bien vous suivre quand vous le
dites.
- - Ce n'est rien à côté de ce
que je pourrais dire si je voulais", répliqua la Duchesse d'un ton
satisfait.
- "Je vous en prie, ne
vous donnez pas la peine d'en dire plus long, déclara Alice.
- - Oh! mais ça ne me donnerait
aucune peine! affirma la Duchesse. Je te fais cadeau de tout ce que j'ai
dit jusqu'à présent."
- "Voilà un cadeau qui ne
coûte pas cher! pensa Alice. Je suis bien contente qu'on ne me donne pas des
cadeaux d'anniversaire de ce genre!" (Mais elle ne se hasarda pas à exprimer
cela tout haut.)
- "Encore en train de
réfléchir?" demanda la Duchesse en lui enfonçant de nouveau son petit
menton pointu dans l'épaule.
- "J'ai bien le droit de
réfléchir", répliqua Alice sèchement, car elle commençait à se sentir
un peu agacée.
- "A peu près autant que
les cochons ont le droit de voler, déclara la Duchesse. Et la mo..."
- Mais, à cet instant précis,
à la grande surprise d'Alice, la voix de la Duchesse s'éteignit au beau
milieu de son mot favori: morale , et le bras qu'elle avait passé sous celui
de sa compagne se mit à trembler. La fillette leva les yeux: devant elles
se dressait la Reine, les bras croisés, le visage aussi menaçant qu'un ciel
d'orage.
- Belle journée, Votre majesté!
commença la Duchesse d'une voix faible et basse.
- "Je ne veux pas vous
prendre en traître", hurla la Reine en tapant du pied, "mais je
vous avertis d'une chose: ou bien vous vous ôtez de là, ou bien je vous ôte
la tête, et cela en un rien de temps! Faites votre choix!"
- La Duchesse fit son choix et
disparut en un moment.
- Continuons la partie , dit
la Reine à Alice qui, trop effrayée pour pouvoir prononcer un mot, la
suivit lentement jusqu'au terrain de croquet.
- Les autres invités avaient
profité de l'absence de la Reine pour se reposer à l'ombre; mais, dès
qu'ils la virent arriver, ils se hâtèrent de reprendre la partie, tandis
que Sa Majesté se contentait de déclarer qu'un moment de retard leur coûterait
la vie.
- Pendant tout le temps que
dura la partie, la Reine n'arrêta pas de se disputer avec les autres joueurs
et de crier: Qu'on lui coupe la tête! Qu'on lui coupe la tête! Ceux qu'elle
condamnait étaient arrêtés par les soldats, qui, naturellement, devaient cesser
d'être des arceaux pour pouvoir procéder aux arrestations; de sorte que,
au bout d'une demi-heure environ, il ne restait plus d'arceaux, et que
tous les joueurs, sauf le Roi, la Reine et Alice, étaient arrêtés et
condamnés à avoir la tête coupée.
- Alors la Reine s'arrêta,
toute hors d'haleine, pour demander à Alice:
- "As-tu déjà vu la
Simili-Tortue?
- - Non, je ne sais même pas
ce qu'est une Simili-Tortue.
- - C'est ce avec quoi on
fait la soupe à la Simili-Tortue.
- - Je n'en ai jamais vu ni entendu
parler.
- - En ce cas, suis-moi. Elle
te racontera son histoire."
- Tandis qu'elles s'éloignaient
ensemble, Alice entendit le Roi dire à voix basse à toute la société: Je
vous fais grâce. Allons, c'est parfait! pensa-t-elle, car le nombre des exécutions
ordonnées par la Reine l'avait rendue très malheureuse.
- Bientôt, elles rencontrèrent
un Griffon qui dormait profondément, étendu en plein soleil. (Si vous ne
savez pas ce que c'est qu'un Griffon, regardez l'image.)
- "Debout, paresseux!
cria la Reine. Amène cette jeune fille à la Simili-Tortue pour que celle-ci
lui raconte son histoire. Il faut que j'aille m'occuper de quelques exécutions
que j'ai ordonnées."
- Sur ces mots, elle
s'éloigna, laissant Alice seule avec le Griffon. L'aspect de cet animal ne
plaisait guère à la fillette, mais elle se dit que, après tout, elle serait
plus en sécurité en restant près de lui qu'en suivant cette Reine féroce:
c'est pourquoi elle attendit.
- Le Griffon se leva et se
frotta les yeux; puis il regarda la Reine jusqu'à ce qu'elle eût disparu;
puis, il se mit à rire tout bas.
- Ce que c'est drôle! dit-il,
autant pour Alice que pour lui-même.
- "Qu'est-ce qui est
drôle?
- - Mais, elle, voyons. Tout
ça, elle se l'imagine: en réalité, y a pas jamais personne d'exécuté.
Arrive!"
- Tout le monde ici me dit:
'Arrive!' , pensa Alice, en le suivant lentement. Jamais de ma vie on ne
m'a fait pivoter comme ça, jamais!
- Ils n'étaient pas allés bien
loin lorsqu'ils aperçurent la Simili-Tortue à quelque distance, assise
triste et solitaire sur une petite saillie rocheuse, et, à mesure qu'ils
approchaient, Alice pouvait l'entendre soupirer comme si son coeur allait
se briser.
- Quelle est la cause de son
chagrin? demanda-t-elle au Griffon, le coeur plein de pitié.
- Et il répondit, presque
dans les mêmes termes qu'il avait déjà employés:
- "Tout ça, elle se
l'imagine: en réalité, elle a pas aucun motif de chagrin. Arrive!"
- Ils allèrent donc vers la
Simili-Tortue, qui les regarda de ses grands yeux pleins de larmes, sans
souffler mot.
- "C'te jeune demoiselle
qu'est ici, expliqua le Griffon, elle a rudement envie que t'y racontes
ton histoire, pour sûr que oui!
- - Je vais la lui raconter",
répondit la Simili-Tortue d'une voix caverneuse. "Asseyez-vous tous les
deux, et ne prononcez pas une seule parole avant que j'aie fini."
- Ils s'assirent, et personne
ne parla pendant quelques minutes. Alice pensa: Je ne vois pas comment elle
pourra jamais finir si elle ne commence pas. Mais elle attendit patiemment.
- "Autrefois", dit enfin
la Simili-Tortue en poussant un profond soupir, "j'étais une vraie
Tortue".
- Ces paroles furent suivies
d'un long silence, rompu seulement par un "Grrrh!" que poussait
le Griffon de temps à autre, et par les lourds sanglots incessants de la
Simili-Tortue. Alice fut sur le point de se lever en disant: "Je vous
remercie, madame, de votre intéressante histoire", mais elle ne put
s'empêcher de penser qu'il devait sûrement y avoir une suite; c'est
pourquoi elle resta assise sans bouger et sans souffler mot.
- "Quand nous étions petits",
reprit finalement la Simili-Tortue d'une voix plus calme, mais en poussant
encore un léger sanglot de temps en temps, "nous allions à l'école
dans la mer. La maîtresse était une vieille Tortue de mer... nous l'appelions
la Tortue Grecque...
- - Pourquoi l'appeliez-vous
la Tortue Grecque, puisque c'était une Tortue de mer? demanda Alice. J'ai
lu quelque part que la Tortue Grecque est une Tortue d'eau douce.
- - Nous l'appelions la Tortue
Grecque parce qu'elle savait le grec", répondit la Simili-Tortue avec
colère. "Vraiment, je te trouve bien bornée.
- - Tu devrais avoir honte de
poser une question aussi simple", ajouta le Griffon.
- Après quoi, tous deux restèrent
assis en silence, les yeux fixés sur la pauvre Alice qui aurait bien voulu
disparaître sous terre.
- Enfin le Griffon dit à la
Simili-Tortue:
- "Dégoise la suite, ma
vieille! Tâche que ça ne dure pas toute la journée!"
- Et elle continua en ces termes:
- "Oui, nous allions à
l'école dans la mer, quoique cela puisse te paraître incroyable...
- - Je n'ai jamais dit
ça!" s'exclama Alice en l'interrompant.
- "Si fait, tu l'as dit!
répliqua la Simili-Tortue.
- - Tais-toi!" ajouta le
Griffon, avant que la fillette ait eu le temps de placer un mot.
- Après quoi, la Simili-Tortue
reprit la parole:
- "Nous recevions une excellente
éducation; en fait, nous allions à l'école tous les jours...
- - Moi aussi, dit Alice.
Vous n'avez pas besoin d'être si fière pour si peu.
- - Il y avait des matières
supplémentaires, à ton école?" demanda la Simili-Tortue d'un ton un peu
anxieux.
- "Oui, nous apprenions
le français et la musique.
- - Et le blanchissage?
- - Sûrement pas!" dit
Alice avec indignation.
- "Ah! dans ce cas, ton
école n'était pas fameuse", déclara la Simili-Tortue d'un ton extrêmement
soulagé. "Vois-tu, dans notre école à nous, il y avait à la fin du
prospectus: 'Matières supplémentaires: français, musique, et blanchissage.'
- - Vous ne deviez guère en
avoir besoin, fit observer Alice, puisque vous viviez au fond de la mer.
- - Je n'avais pas les moyens
d'étudier les matières supplémentaires", répondit la Simili-Tortue en
soupirant. "Je ne suivais que les cours ordinaires.
- - En quoi consistaient-ils?
- - Pour commencer, bien entendu,
Rire et Médire; puis, les différentes parties de l'Arithmétique: Ambition,
Distraction, Laidification et Dérision.
- - Je n'ai jamais entendu
parler de la 'Laidification'. Qu'est-ce que ça peut bien être?"
- Le Griffon leva ses deux
pattes pour manifester sa surprise.
- "Comment! tu n'as
jamais entendu parler de laidification! s'exclama-t-il. Tu sais ce que veut
dire le verbe 'embellir', je suppose?
- - Oui", répondit Alice,
qui n'en était pas très sûre. "Ça veut dire... rendre... quelque chose...
plus beau.
- - En ce cas, continua le
Griffon, si tu ne sais pas ce que c'est que "laidifier", tu es
une idiote fieffée."
- Ne se sentant pas encouragée
à poser d'autres questions à ce sujet, Alice se tourna vers la
Simili-Tortue, et lui demanda:
- "Qu'est-ce qu'on vous enseignait
d'autre?
- - Eh bien, il y avait
l'Ivoire, répondit la Simili-Tortue en comptant sur ses pattes, l'Ivoire
Ancien et l'Ivoire Moderne, et la Mérographie. Puis, on nous apprenait à
Lésiner... Le professeur était un vieux congre qui venait une fois par semaine:
il nous apprenait à Lésiner, à Troquer, et à Feindre à la Marelle.
- - Comment faisiez-vous ça:
'Feindre à la Marelle'?
- - Ma foi, je ne peux pas te
le dire, car je l'ai oublié. Quant au Griffon, il ne l'a jamais appris.
- - Pas eu le temps, déclara
le Griffon. Mais j'étudiais les classiques avec un vieux professeur
qu'était un vieux crabe.
- - Je n'ai jamais pu suivre
ses cours", poursuivit la Simili-Tortue en soupirant. "On disait
qu'il enseignait le Patin et la Greffe.
- - Et c'était bien vrai,
oui, bien vrai", affirma le Griffon, en soupirant à son tour.
- Sur quoi les deux créatures
se cachèrent le visage dans les pattes.
- "Et combien d'heures de
cours aviez-vous par jour?" demanda Alice qui avait hâte de changer de
sujet de conversation.
- "Dix heures le premier
jour, répondit la Simili-Tortue, neuf heures le lendemain, et ainsi de
suite en diminuant d'une heure par jour.
- - Quelle drôle de méthode!
s'exclama Alice.
- - C'est pour cette raison
qu'on appelle ça des cours, fit observer le Griffon: parce qu'ils deviennent
chaque jour plus courts"
- C'était là une idée tout à
fait nouvelle pour Alice, et elle y réfléchit un moment avant de demander:
- "Mais alors, le onzième
jour était un jour de congé?
- - Naturellement, dit la
Simili-Tortue.
- - Et que faisiez-vous le
douzième jour?" continua Alice vivement.
- "Ça suffit pour les
cours", déclara le Griffon d'une voix tranchante. "Parle-lui un
peu des jeux à présent."
- La Simili-Tortue poussa un
profond soupir et s'essuya les yeux du revers d'une de ses pattes. Elle regarda
Alice et s'efforça de parler, mais, pendant une ou deux minutes, les
sanglots étouffèrent sa voix.
- "Pareil que si elle
avait une arête dans la gorge", dit le Griffon.
- Et il se mit en devoir de
la secouer et de lui taper dans le dos.
- Finalement, la Simili-Tortue
retrouva la parole, et tandis que les larmes ruisselaient sur ses joues, elle
reprit en ces termes:
- "Tu n'as sans doute
pas beaucoup vécu dans la mer...
- - Non, en effet, dit Alice...
- - ... et peut-être que tu
n'as jamais été présentée à un homard...
- - J'ai goûté une
fois..." commença Alice.
- Puis elle s'interrompit
brusquement et ajouta:
- - ... de sorte que tu ne peux
pas savoir combien le quadrille des homards est une chose charmante!
- - Certainement pas, déclara
Alice. Quel genre de danse cela peut-il bien être?
- - Eh bien, expliqua le
Griffon, on commence par s'aligner sur un rang au bord de la mer...
- - Sur deux rangs! s'écria
la Simili-Tortue. Tous tant qu'on est: phoques, tortues, etc. Ensuite,
quand on a déblayé le terrain des méduses qui l'encombrent...
- - Et ça, ça prend généralement
pas mal de temps.
- - ...on fait deux pas en
avant...
- - Avec, chacun, un homard
pour cavalier!
- - Naturellement! Donc, on
fait deux pas en avant en même temps que son vis-à-vis...
- - ...on change de homard, et
on fait deux pas en arrière.
- - Après ça, vois-tu, on jette
les...
- - Les homards!" cria le
Griffon, en bondissant très haut.
- " ... aussi loin que
possible dans la mer...
- - On nage à leur poursuite!
hurla le Griffon.
- - On fait un saut périlleux
dans la mer!" vociféra la Simili-Tortue, tout en cabriolant comme une
folle.
- "On change de nouveau
de homard! brailla le Griffon.
- - On revient sur le rivage,
et... et c'est tout pour la première figure", dit la Simili-Tortue en
baissant brusquement la voix.
- Puis, les deux créatures,
qui n'avaient pas cessé de bondir dans toutes les directions d'une manière
désordonnée, se rassirent, très tristes et très calmes, et regardèrent
Alice.
- "Veux-tu qu'on te
montre un peu comment ça se danse? demanda la Simili-Tortue.
- - J'en serais ravie,
répondit Alice.
- - Essayons la première
figure!" dit la Simili-Tortue au Griffon. "Après tout, on peut
très bien se passer de homards. Qui va chanter?
- - Oh, chante, toi, répondit
le Griffon. Moi j'ai oublié les paroles."
- Là-dessus, ils commencèrent
gravement à danser en rond autour d'Alice, lui marchant de temps à autre
sur les orteils quand ils passaient trop près d'elle, et battant la mesure
avec leurs pattes de devant, tandis que la Simili-Tortue chantait ceci
d'une voix lente et triste:
- - Je vous remercie, c'est
très intéressant à voir danser", déclara Alice, qui était tout heureuse
que ce fût enfin terminé. "J'aime énormément cette curieuse chanson
du merlan!
- - Oh, pour ce qui est des merlans,
dit la Simili-Tortue, ils... Tu as déjà vu des merlans, naturellement?
- - Oui, répondit Alice, j'en
ai vu souvent à déj..." (Elle s'interrompit brusquement.)
- "J'ignore où Déj peut
bien se trouver, déclara la Simili-Tortue, mais si tu en as vu souvent, tu
dois savoir comment ils sont faits.
- - Il me semble bien que
oui, répondit Alice, en réfléchissant. Ils ont la queue dans la bouche... et
ils sont tout couverts de miettes de pain.
- - Pour ce qui est des miettes,
tu te trompes, fit observer la Simili-Tortue; elles seraient emportées par
l'eau dans la mer. Mais il est exact qu'ils ont la queue dans la bouche; et
voici pourquoi..."
- Elle se mit à bâiller et ferma
les yeux:
- "Explique-lui
pourquoi, et raconte-lui tout le reste, dit-elle au Griffon.
- - Voici pourquoi, reprit ce
dernier. Ils ont voulu absolument aller danser avec les homards. En
conséquence, ils ont été jetés à la mer. En conséquence, il a fallu qu'ils
tombent très loin. En conséquence, ils se sont mis la queue dans la bouche
aussi ferme que possible. En conséquence, ils n'ont pas pu la retirer. C'est
tout.
- - Je vous remercie, déclara
Alice; c'est vraiment très intéressant. Jamais je n'avais appris tant de
choses sur les merlans.
- - Si ça t'amuse, je peux t'en
dire bien davantage, dit le Griffon. Sais-tu à quoi servent les merlans?
- - Je ne me le suis jamais demandé.
A quoi servent-ils?
- - Ils font les bottines et
les souliers", déclara le Griffon avec la plus profonde gravité.
- Alice fut complètement
déconcertée.
- "Ils font les bottines
et les souliers!" répéta-t-elle d'un ton stupéfait.
- "Voyons, avec quoi
fait-on tes chaussures d'été? demanda le Griffon. Je veux dire: avec quoi
les blanchit-on?"
- Alice réfléchit un moment
avant de répondre:
- "Je crois bien qu'on les
fait avec du blanc d'Espagne.
- - Bon!" dit le Griffon
d'une voix grave. "Eh bien, les chaussures, au fond de la mer, on les
fait avec du blanc de merlan qui, tu ne l'ignores pas, est un poisson
blanc!
- - Et qui est-ce qui les
fabrique?" demanda Alice d'un ton plein de curiosité.
- "L'aiguille de mer et
le requin-marteau, bien entendu", répondit le Griffon, non sans
impatience; "la moindre crevette aurait pu te dire ça!
- - Si j'avais été à la place
du merlan, déclara Alice, qui pensait encore à la chanson, j'aurais dit au
brochet: 'En arrière, s'il vous plaît! Nous n'avons pas besoin de vous!'
- - Ils étaient obligés de
l'avoir avec eux, dit la Simili-Tortue; aucun poisson doué de bon sens
n'irait où que ce fût sans un brochet.
- - Vraiment!" s'exclama
Alice d'un ton stupéfait.
- "Bien sûr que non.
Vois-tu, si un poisson venait me trouver, moi, et me disait qu'il va
partir en voyage, je lui demanderais: 'Avec quel brochet?'
- - N'est-ce pas: 'projet', et
non: 'brochet' que vous voulez dire?
- - Je veux dire ce que je
dis", répliqua la Simili-Tortue d'un ton offensé.
- Et le Griffon ajouta:
- "Allons, à présent, c'est
ton tour de nous raconter tes aventures.
- - Je peux vous raconter les
aventures qui me sont arrivées depuis ce matin", dit Alice assez
timidement; "mais il est inutile que je remonte jusqu'à hier, car, hier,
j'étais tout à fait différente de ce que je suis aujourd'hui...
- - Explique-nous ça, demanda
la Simili-Tortue.
- - Non, non! les aventures
d'abord!" s'exclama le Griffon d'un ton impatient. "Les explications
prennent beaucoup trop de temps."
- Alice commença donc à leur
raconter ses aventures à partir du moment où elle avait rencontré le Lapin
Blanc. Au début, elle se sentit un peu intimidée, car les deux créatures,
qui s'étaient mises contre elle, une de chaque côté, ouvraient de très
grands yeux et une très grande bouche; mais elle prit courage à mesure qu'elle
avançait dans son récit. Ses auditeurs observèrent un silence complet,
mais, lorsqu'elle arriva à sa rencontre avec la Chenille, lorsqu'elle eut
raconté comment elle avait essayé de réciter: "Vous êtes vieux, Père
William", et comment les mots étaient venus tout différents de ce
qu'ils étaient en réalité, la Simili-Tortue respira profondément et dit:
- "Voilà qui est bien
curieux.
- - Je n'ai jamais entendu rien
d'aussi curieux, déclara le Griffon.
- - C'est venu tout différent
de ce que c'est en réalité!..." répéta pensivement la Simili-Tortue.
"J'aimerais bien qu'elle me récite quelque chose. Dis-lui de commencer
tout de suite", demanda-t-elle au Griffon, comme si elle croyait
qu'il avait une autorité particulière sur Alice.
- "Lève-toi et récite:
'C'est la voix du paresseux'", ordonna-t-il.
- "Comme ces créatures
aiment vous commander et vous faire réciter des leçons! pensa Alice. Vraiment,
j'ai l'impression d'être en classe."
- Néanmoins, elle se leva et
commença à réciter; mais elle pensait tellement au quadrille des Homards
qu'elle ne savait plus trop ce qu'elle disait, et les paroles qu'elle
prononça étaient vraiment très bizarres:
- C'est différent de ce que je
récitais, moi, quand j'étais enfant, dit le Griffon.
- - Quant à moi, je n'avais
jamais entendu ça de ma vie, ajouta la Simili-Tortue, mais ça m'a tout
l'air d'un ramassis de sottises."
- Alice resta silencieuse; elle
s'était assise, le visage enfoui dans les mains, et se demandait si les
choses redeviendraient normales un jour ou l'autre.
- "Je voudrais bien
qu'on m'explique ces vers, demanda la Simili-Tortue.
- - Elle en est bien incapable",
dit vivement le Griffon. "Récite-nous la troisième strophe.
- - Mais, voyons, insista la
Tortue, comment pourrait-il bien faire pour tourner en dehors ses orteiis
avec le bout de son nez?
- - C'est la première
position qu'on prend pour danser", répondit Alice qui, terriblement
déconcertée par tout ceci, mourait d'envie de changer de sujet de conversation.
- "Récite-nous la
troisième strophe, répéta le Griffon. Elle commence comme ceci: 'En
passant devant son jardin.'"
- Alice n'osa pas désobéir,
bien qu'elle fût certaine que tout irait de travers, et elle continua d'une
voix tremblante:
- - A quoi cela sert-il de
répéter toutes ces sornettes", dit la Simili-Tortue en l'interrompant,
"si tu n'expliques pas au fur et à mesure ce qu'elles signifient?
Jamais de ma vie je n'ai entendu quelque chose d'aussi déconcertant!
- - Oui, je crois que tu ferais
mieux de t'arrêter" déclara le Griffon. (Et Alice fut trop heureuse de
suivre ce conseil.) "Veux-tu que nous essayions de danser une autre
figure du Quadrille des Homards? poursuivit-il. Ou bien aimerais-tu mieux
que la Simili-Tortue te chante une chanson?
- - Oh, une chanson, je vous en
prie, si la Simili-Tortue veut être assez gentille pour en chanter une",
répondit Alice avec tant d'empressement que le Griffon grommela d'un ton
légèrement, offensé:
- "Hum! Il y a des gens
qui ont des goûts bizarres! Enfin, soit. Chante-lui: 'Soupe à la Tortue',
veux-tu, ma vieille?"
- La Simili-Tortue poussa un
profond soupir, et commença d'une voix entrecoupée de sanglots:
- Répète le refrain!"
cria le Griffon.
- La Simili-Tortue avait commencé
à le répéter, lorsqu'on entendit dans le lointain une voix qui clamait:
- "Le procès va
s'ouvrir!"
- "Arrive!" hurla le
Griffon.
- Puis, prenant Alice par la
main, il s'en alla en toute hâte, sans attendre la fin de la chanson.
- "De quel procès
s'agit-il?" demanda Alice, toute haletante, sans cesser de courir.
- Mais le Griffon se contenta
de répondre:
- "Arrive!" en
courant de plus belle, tandis que la brise portait jusqu'à eux ces paroles
mélancoliques qui résonnaient de plus en plus faiblement:
- Lorsque Alice et le Griffon
arrivèrent, le Roi et la Reine de Coeur étaient assis sur leur trône, au
milieu d'une grande foule composée de toutes sortes de petits animaux et de
petits oiseaux, ainsi que de toutes les cartes du jeu. Devant eux se
trouvait le Valet de Coeur, chargé de chaines, gardé par deux soldats;
près du Roi, on voyait le Lapin Blanc qui tenait une trompette d'une main et
un rouleau de parchemin de l'autre. Au centre exact de l'enceinte où siégeait
le tribunal se trouvait une table couverte d'un grand plat de tartes: elles
avaient l'air si bonnes qu'Alice eut très faim rien qu'à les regarder.
"Je voudrais bien que le procès s'achève, se dit-elle, et qu'on fasse
circuler les rafraîchissements!" Mais il semblait n'y avoir guère de
chance que son voeu se réalisât; aussi commença-t-elle à regarder tout
autour d'elle pour passer le temps.
- Alice n'avait jamais
pénétré dans une salle de tribunal, mais elle en avait lu diverses descriptions
dans plusieurs livres et elle fut tout heureuse de constater qu'elle
savait le nom de presque tout ce qui s'y trouvait. "Celui-là, c'est le
juge, se dit-elle, puisqu'il a une perruque."
- Il faut préciser que le juge
était le Roi. Comme il portait sa couronne par-dessus sa perruque, il
avait l'air très mal à l'aise, et cet attirail était totalement dépourvu
d'élégance.
- "Ah! voici le banc du
jury, pensa Alice, et ces douze créatures" (elle était obligée d'employer
le mot: "créature", car, voyez-vous, il y avait à la fois des
animaux et des oiseaux), "je suppose que ce sont les jureurs."
Elle se répéta ce dernier mot deux ou trois fois, très fière de le savoir;
car elle pensait, à juste titre d'ailleurs, que très peu de petites filles
de son âge en connaissaient la signification. Néanmoins, elle aurait pu
tout aussi bien employer le mot: "jurés".
- Les douze "jureurs"
étaient fort occupés à écrire sur des ardoises.
- "Que font-ils?" demanda
Alice au Griffon à voix basse. "Ils n'ont rien à écrire tant que le
procès n'a pas commencé.
- - Ils écrivent leur
nom", répondit le Griffon dans un souffle, "de peur de l'oublier
avant la fin du procès.
- - Quels imbéciles!" s'exclama-t-elle
d'une voix forte et indignée.
- Mais elle se tut vivement,
car le Lapin Blanc cria: "Silence!" tandis que le Roi mettait ses
lunettes et regardait anxieusement autour de lui pour voir qui se permettait
de parler.
- Alice put voir, aussi
distinctement que si elle avait regardé par-dessus leur épaule, que tous les
jurés étaient en train d'écrire: "Quels imbéciles!" sur leur
ardoise, et que l'un d'eux, ne sachant pas orthographier: "imbéciles",
était obligé de demander à son voisin de lui épeler le mot. "Il va y
avoir un beau fouillis sur leurs ardoises d'ici la fin du procès!" pensa-t-elle.
- L'un d'eux avait un crayon
qui grinçait. Naturellement, Alice ne put supporter cela: elle fit le tour
du tribunal, se glissa derrière le juré, et eut vite trouvé l'occasion de
lui subtiliser son crayon. Elle le fit si prestement que le pauvre petit
juré (c'était Pierre, le Lézard), ne comprit absolument rien à ce qui
s'était passé; aussi, après avoir cherché partout son crayon, il fut
obligé d'écrire avec un doigt pendant tout le temps que dura le procès, ce
qui ne servait pas à grand-chose car le doigt ne laissait aucune trace sur
l'ardoise.
- "Héraut, lisez l'acte
d'accusation!" s'écria le Roi.
- Sur ce, le Lapin Blanc
sonna trois fois de sa trompette, déroula le parchemin, et lut ce qui
suit:
- - Délibérez pour rendre
votre verdict, ordonna le Roi aux jurés.
- - Pas encore, pas encore!
protesta le Lapin. Il y a beaucoup à faire avant d'en arriver là!
- - Appelez le premier
témoin", reprit le Roi.
- Aussitôt le Lapin Blanc
sonna trois fois de la trompette et cria: "Premier témoin!"
- Le premier témoin était le
Chapelier. Il entra, tenant d'une main une tasse de thé et de l'autre une
tartine beurrée.
- "Je demande pardon à
Votre Majesté, commença-t-il, de me présenter ainsi, mais je n'avais pas
tout à fait fini de prendre mon thé lorsqu'on est venu me chercher.
- - Vous auriez dû avoir
fini, rétorqua le Roi. Quand avez-vous commencé?"
- Le Chapelier regarda le
Lièvre de Mars qui l'avait suivi dans la salle du Tribunal, bras dessus
bras dessous avec le Loir.
- "Je crois bien que
c'était le quatorze mars, dit-il.
- - Le quinze, rectifia le
Lièvre de Mars.
- - Le seize, ajouta le Loir.
- - Notez tout cela",
dit le Roi aux jurés. Ceux-ci écrivirent avec ardeur les trois dates sur leur
ardoise, puis ils les additionnèrent, et convertirent le total en francs et
en centimes.
- "Otez votre chapeau,
ordonna le Roi au Chapelier.
- - Il n'est pas à moi, protesta
l'interpellé.
- - Volé!" s'exclama le
Roi, en se tournant vers les jurés qui, immédiatement, prirent note du
fait.
- "Je n'ai aucun chapeau
qui m'appartienne, ajouta le Chapelier en guise d'explication. Je les vends,
je suis chapelier de mon métier."
- Sur ce, la Reine mit ses
lunettes, puis elle le regarda si fixement qu'il devint tout pâle et commença
à s'agiter.
- "Faites votre déposition,
dit le Roi, et tâchez de vous calmer; sans quoi, je vous fais exécuter
sur-le-champ"
- Ceci n'eut pas l'air d'encourager
du tout le témoin: il continua à se dandiner d'un pied sur l'autre tout en
jetant vers la Reine des regards inquiets, et, dans son désarroi, il prit
une grosse bouchée de sa tasse au lieu de mordre dans sa tartine.
- Juste à ce moment, Alice
éprouva une sensation très bizarre qui l'intrigua beaucoup jusqu'à ce qu'elle
eût compris de quoi il s'agissait: elle recommençait à grandir. Sa première
idée fut de se lever et de quitter la salle du Tribunal; mais, à la réflexion,
elle décida de rester où elle était, tant qu'il y aurait assez de place
pour elle.
- "Je voudrais bien que
tu ne me serres pas comme ça", dit le Loir qui était assis à côté d'elle.
"C'est tout juste si je peux respirer.
- - Ce n'est pas ma faute",
répondit Alice très humblement; "je suis en train de grandir.
- - Tu n'as absolument pas le
droit de grandir, du moins pas ici, affirma le Loir.
- - Ne dites donc pas de
bêtises", répliqua Alice plus hardiment. "Vous savez bien que
vous grandissez, vous aussi...
- - Oui, mais moi, je grandis
à une vitesse raisonnable, et pas de cette façon ridicule", fit observer
le Loir.
- Sur ces mots, il se leva
d'un air fort maussade, et alla s'installer à l'autre extrémité de la salle.
- Pendant tout ce temps-là,
la Reine n'avait pas cessé de regarder fixement le Chapelier, et, juste au
moment où le Loir traversait la salle, elle ordonna à l'un des huissiers:
"Apportez-moi la liste des chanteurs du dernier concert!"
- Là-dessus l'infortuné Chapelier
se mit à trembler si fort qu'il en perdit ses souliers.
- "Faites votre
déposition", répéta le Roi d'un ton furieux, "sans quoi je vais
vous faire exécuter, que vous ayez peur ou non.
- - Je ne suis qu'un pauvre
homme, Votre Majesté", débuta le Chapelier d'une voix tremblante,
"et je n'avais pas encore commencé à prendre le thé... en tout cas
pas depuis plus d'une semaine environ... et vu que, d'une part, les tartines
devenaient de plus en plus minces... et que, d'autre part, les tintements
du thé...
- - Les tintements du quoi?
- - Ça a commencé par un thé.
- Bien sûr que "tintement"
commence par un T! dit le Roi d'un ton aigre. Me prenez-vous pour un âne
bâté? Continuez!
- - Je ne suis qu'un pauvre
homme, reprit le Chapelier, et après ça, tout s'est mis à tinter... mais le
Lièvre de Mars a dit que...
- - C'est faux!" interrompit
le Lièvre de Mars très vivement.
- "Tu l'as dit! riposta
le Chapelier.
- - Je le nie! protesta le
Lièvre de Mars.
- - Il le nie, déclara le
Roi. Laissez ce sujet de côté.
- - Soit. De toute façon, le
Loir a dit...", continua le Chapelier en jetant autour de lui un regard
inquiet pour voir si le Loir allait nier, lui aussi. Mais il ne nia rien,
car il dormait profondément.
- "Après cela, reprit le
Chapelier, j'ai coupé d'autres tartines...
- - Mais qu'est-ce qu'a dit le
Loir? demanda l'un des jurés.
- - Je ne peux pas me le rappeler,
répondit le Chapelier.
- - Il faut absolument vous le
rappeler, dit le Roi; sans quoi je vais vous faire exécuter."
- Le pitoyable Chapelier
laissa tomber sa tasse et sa tartine, et mit un genou en terre.
- "Je ne suis qu'un
pauvre homme, Votre Majesté, commença-t-il.
- - Vous êtes surtout un bien
pauvre orateur", déclara le Roi.
- A ces mots, un des cochons
d'Inde applaudit, et fut immédiatement étouffé par les huissiers. (Comme cela
peut paraître difficile à comprendre, je vais vous expliquer comment ils
procédèrent: ils avaient un grand sac de toile dont on fermait l'ouverture
par des ficelles; ils y fourrèrent le cochon d'Inde, la tête la première,
puis ils s'assirent sur lui.)
- "Je suis bien contente
d'avoir vu ça, pensa Alice. J'ai lu très souvent dans les journaux, à la
fin du compte rendu d'un procès: 'Il y eut une tentative d'applaudissement
qui fut immédiatement étouffée par les huissiers' mais, jusqu'aujourd'hui,
je n'avais jamais compris ce que ça voulait dire.
- "Si c'est tout ce que
vous savez de cette affaire, vous pouvez descendre, continua le Roi.
- - Je ne peux pas aller plus
bas, dit le Chapelier, je suis déjà sur le plancher.
- - Alors, asseyez-vous",
répliqua le Roi.
- A ces mots, le second
cochon d'Inde applaudit, et fut aussitôt étouffé.
- "Bon, nous voilà
débarrassés des cochons d'Inde! pensa Alice. A présent, ça va aller mieux."
- "Je préférerais finir
mon thé", répondit le Chapelier en jetant un regard inquiet à la Reine
qui était en train de lire la liste des chanteurs.
- "Vous pouvez vous retirer",
dit le Roi.
- Là-dessus le Chapelier
partit en toute hâte, sans même prendre la peine de remettre ses souliers.
- "... et ne manquez pas
de lui couper la tête dès qu'il sera dehors", ajouta la Reine à l'adresse
d'un des huissiers.
- Mais le Chapelier avait
disparu avant même que l'huissier fût arrivé à la porte.
- "Appelez le témoin
suivant!" ordonna le Roi.
- Le témoin suivant était la
cuisinière de la Duchesse. Elle portait à la main sa boîte de poivre, et
Alice devina ce qui allait arriver, avant même qu'elle ne pénétrât dans la
salle, lorsque les gens qui se trouvaient près de la porte commencèrent à
éternuer tous à la fois.
- "Faites votre
déposition, dit le Roi.
- - Je refuse", répliqua
la cuisinière.
- Le Roi jeta un regard inquiet
au Lapin Blanc qui murmura à son oreille:
- "Il faut absolument que
Votre Majesté fasse subir un contre-interrogatoire à ce témoin.
- - Allons, puisqu'il le
faut!..." dit le Roi d'un ton mélancolique.
- Ensuite, après avoir croisé
les bras et froncé les sourcils à un point tel qu'on ne voyait presque
plus ses yeux, il demanda à la cuisinière d'une voix caverneuse:
- "Avec quoi fait-on les
tartes?
- - Avec du poivre, presque
toujours, répondit-elle.
- - Avec de la mélasse",
murmura derrière elle une voix endormie.
- "Prenez ce Loir au
collet! hurla la Reine. Coupez la tête à ce Loir! Expulsez ce Loir! Étouffez-le!
Pincez-le! Coupez-lui les moustaches!"
- Pendant les quelques minutes
nécessaires à l'expulsion du coupable, le plus grand désordre régna dans
la salle du Tribunal, et, quand tout le monde eut regagné sa place, la
cuisinière avait disparu.
- "Peu importe!"
dit le Roi d'un air très soulagé. "Appelez le témoin suivant."
- Et il ajouta à voix basse,
à l'adresse de la Reine:
- "Vraiment, ma chère
amie, c'est à vous de faire subir un contre-interrogatoire au témoin
suivant. Ça me donne une telle migraine!"
- Alice regardait le Lapin
Blanc chercher nerveusement qui serait le témoin suivant, "car,
jusqu'à présent, ils n'ont pas beaucoup de preuves", se disait-elle.
- Imaginez sa surprise,
lorsque le Lapin Blanc cria très fort, de sa petite voix aiguë: "Alice!"
- "Présente!"
répondit Alice.
- Elle était si troublée qu'elle
en oublia combien elle avait grandi pendant les quelques dernières minutes,
et elle se leva d'un bond, si brusquement qu'elle renversa le banc des
jurés avec le bas de sa jupe. Les jurés dégringolèrent sur la tête des
assistants placés au-dessous, puis ils restèrent étalés les quatre fers en
l'air, lui rappelant beaucoup les poissons rouges d'un bocal qu'elle avait
renversé par accident huit jours auparavant.
- "Oh! je vous demande
bien pardon!" s'exclama-t-elle d'une voix consternée.
- Ensuite, elle se mit à relever
les jurés aussi vite que possible, car elle ne cessait de penser aux
poissons rouges, et elle s'imaginait très vaguement qu'il fallait les
ramasser et les remettre sur leur banc sans perdre une seconde, faute de
quoi ils allaient mourir.
- "Le procès ne peut
continuer", déclara le Roi d'un ton fort grave, "avant que tous
les jurés ne soient remis exactement à leur place... Tous",
répéta-t-il en appuyant sur ce mot et en fixant Alice droit dans les yeux.
- La fillette regarda le banc
des jurés. Elle vit que, dans sa précipitation, elle avait remis le Lézard
la tête en bas, et que la pauvre bête, incapable de se tirer d'affaire
toute seule, agitait mélancoliquement sa queue dans tous les sens. Elle eut
vite fait de le replacer dans une position normale, "bien que, pensa-t-elle,
ça n'ait pas beaucoup d'importance: je ne crois pas qu'il puisse servir à
grand-chose pour ce procès, dans un sens comme dans l'autre.
- Dès que les jurés furent un
peu remis de leur émotion, dès qu'on eut retrouvé et qu'on leur eut rendu
leur crayon et leur ardoise, ils se mirent à rédiger en détail, avec beaucoup
d'application, l'histoire de leur accident; tous sauf le Lézard qui avait
l'air trop accablé pour faire autre chose que rester assis, la bouche
grande ouverte, à regarder le plafond.
- "Que savez-vous de cette
affaire? demanda le Roi à Alice.
- - Rien.
- - Absolument rien?
- - Absolument rien.
- - Voilà une chose
d'importance", déclara le Roi en se tournant vers les jurés.
- Ceux-ci s'apprêtaient à
écrire sur leur ardoise lorsque le Lapin Blanc intervint.
- "Votre Majesté a voulu
dire: 'sans importance', naturellement", dit-il d'un ton très respectueux,
mais en fronçant les sourcils et en faisant des grimaces.
- "Sans importance,
naturellement, ai-je voulu dire", reprit vivement le Roi.
- Après quoi, il se mit à
répéter à voix basse pour lui tout seul: "d'importance, sans
importance, sans importance, d'importance", comme s'il essayait de
trouver ce qui sonnait le mieux.
- Certains jurés notèrent:
"d'importance", et d'autres: "sans importance". Alice
s'en aperçut, car elle était assez près d'eux pour lire sur leurs ardoises;
"mais, de toute façon, pensa-t-elle, ça n'a pas la moindre importance".
- A ce moment, le Roi, qui
avait été pendant quelque temps fort occupé à griffonner sur son carnet,
cria: "Silence!" et se mit à lire à haute voix: "Article
Quarante-Deux: Toute personne dépassant un kilomètre de haut doit quitter
le Tribunal."
- Chacun regarda Alice.
- "Moi, je n'ai pas un
kilomètre de haut, dit Alice.
- - Si fait, affirma le Roi.
- - Près de deux kilomètres,
ajouta la Reine.
- - De toute façon, je ne m'en
irai pas, déclara Alice. D'ailleurs cet article ne fait pas partie du code:
vous venez de l'inventer à l'instant.
- - C'est l'article le plus
ancien du code, dit le Roi.
- - En ce cas, il devrait
porter le Numéro Un", fit observer Alice.
- Le Roi pâlit, et referma
vivement son carnet.
- "Délibérez pour rendre
votre verdict, ordonna-t-il aux jurés d'une voix basse et tremblante.
- - Plaise à Votre Majesté,
il y a encore d'autres preuves à examiner", dit le Lapin Blanc en se
levant d'un bond. "On vient de trouver ce papier.
- - Que contient-il? demanda
la Reine.
- - Je ne l'ai pas encore ouvert,
répondit le Lapin Blanc, mais cela ressemble à une lettre, écrite par le
prisonnier à... quelqu'un.
- - Ça doit être ça, dit le
Roi. A moins que cette lettre n'ait été écrite à personne, ce qui est
plutôt rare, comme vous le savez.
- - A qui est-elle adressée?
demanda l'un des jurés.
- - Elle n'est adressée à personne,
répondit le Lapin Blanc. En fait, il n'y a rien d'écrit à l'extérieur.
- Il déplia le papier tout en
parlant, puis il ajouta:
- "Après tout, ce n'est
pas une lettre; c'est une pièce de vers.
- - Ces vers sont-ils de la
main du prisonnier? demanda un autre juré.
- - Non, répondit le Lapin
Blanc; et c'est bien ce qu'il y a de plus bizarre." (Tous les jurés
prirent un air déconcerté.)
- "Il a dû imiter
l'écriture de quelqu'un", dit le Roi. (A ces mots, le visage des
jurés se dérida.)
- "Plaise à Votre Majesté,
déclara le Valet de Coeur, je n'ai pas écrit ces vers, et personne ne peut
prouver que je les ai écrits: ils ne sont pas signés.
- - Si vous ne les avez pas
signés, rétorqua le Roi, alors cela ne fait qu'aggraver votre cas. Si vous
n'aviez pas eu de mauvaises intentions, vous auriez signé de votre nom,
comme un honnête homme."
- A ces mots, tout le monde se
mit à applaudir, car c'était la seule chose vraiment intelligente que le
Roi eût dite depuis le début de la journée.
- "Cela prouve formellement
sa culpabilité, déclara la Reine.
- - Cela ne prouve rien du
tout! s'exclama Alice. Allons donc! vous ne savez même pas de quoi il est
question dans ces vers!
- - Lisez-les", ordonna
le Roi.
- Le Lapin Blanc mit ses lunettes.
- "Plaise à Votre Majesté,
où dois-je commencer? demanda-t-il.
- - Commencez au commencement",
dit le Roi d'un ton grave, "et continuez jusqu'à ce que vous arriviez
à la fin; ensuite, arrêtez-vous."
- Voici les vers que lut le
Lapin Blanc:
- - C'est la preuve la plus
importante que nous ayons eue jusqu'ici", dit le Roi, en se frottant
les mains. "En conséquence, que le jury...
- - S'il y a un seul juré
capable d'expliquer ces vers", déclara Alice (elle avait tellement
grandi au cours des quelques dernières minutes qu'elle n'avait pas du tout
peur d'interrompre le Roi), "je lui donnerai une pièce de dix sous. A
mon avis, ils n'ont absolument aucun sens."
- Tous les jurés écrivirent
sur leurs ardoises: "A son avis, ils n'ont absolument aucun sens"
mais nul d'entre eux n'essaya d'expliquer les vers.
- "S'ils n'ont aucun sens,
dit le Roi, cela nous évite beaucoup de mal, car nous n'avons pas besoin
d'en chercher un... Et pourtant, je me demande si c'est vrai",
continua-t-il, en étalant la feuille de papier sur ses genoux et en lisant
les vers d'un oeil; "il me semble qu'ils veulent dire quelque chose,
après tout... Ainsi: 'que je nageais moins bien qu'un poisson'... Vous ne
savez pas nager, n'est-ce pas?" demanda-t-il au Valet.
- Celui-ci secoua la tête
tristement.
- "Ai-je l'air de quelqu'un
qui sait nager?" dit-il. (Et il n'en avait certainement pas l'air, vu
qu'il était fait entièrement de carton.)
- "Jusqu'ici, tout va bien",
déclara le Roi.
- Puis, il continua à lire les
vers à voix basse:
- "'Nous n'ignorons pas
que c'est vrai'... Il s'agit des jurés, naturellement... 'Je lui en ai
donné une, ils lui en ont donné deux'... Mais voyons, c'est clair: c'est ce
qu'il a dû faire des tartes.
- - Regardez donc la suite:
'Et lui vous les a bien rendues', dit Alice.
- - Bien sûr, les
voici!" s'écria le Roi d'une voix triomphante, en montrant du doigt les
tartes qui se trouvaient sur la table. "Cela me paraît clair comme le
jour. Quant à ceci: 'Vu l'attaque qu'elle subit'... Je crois que vous n'avez
jamais eu d'attaque, n'est-ce pas, ma chère amie? demanda-t-il à la Reine.
- - Jamais!" s'exclama-t-elle
d'une voix furieuse, tout en jetant un encrier à la tête du Lézard.
(L'infortuné petit Pierre avait cessé d'écrire sur son ardoise avec un
doigt, après s'être aperçu que cela ne laissait aucune trace; mais il se remit
vivement à la besogne en utilisant l'encre qui dégoulinait le long de son
visage jusqu'à ce qu'elle fût sèche.)
- "Si vous n'avez jamais
eu d'attaque, ce n'est pas vous qu'on attaque", dit le Roi.
- Puis, il regarda autour de
lui en souriant d'un air satisfait. Il y eut un silence de mort.
- "C'est un jeu de
mots!" ajouta-t-il d'un ton vexé.
- Et tout le monde éclata de
rire.
- "Que les jurés délibèrent
pour rendre leur verdict", ordonna le Roi pour la vingtième fois de
la journée.
- "Non, non! dit la Reine.
La sentence d'abord, la délibération ensuite.
- - C'est stupide!" protesta
Alice d'une voix forte. "En voilà une idée!
- - Taisez-vous!"
ordonna la Reine, pourpre de fureur.
- "Je ne me tairai pas!
répliqua Alice.
- - Qu'on lui coupe la tête!"
hurla la Reine de toutes ses forces.
- Personne ne bougea.
- "Qui fait attention à
vous?" demanda Alice (qui avait maintenant retrouvé sa taille normale).
"Vous n'êtes qu'un jeu de cartes!"
- A ces mots, toutes les cartes
montèrent dans l'air et lui retombèrent dessus. Elle poussa un petit cri de
colère et de frayeur, essaya de les repousser avec ses mains, et se retrouva
couchée sur le talus, la tête sur les genoux de sa soeur qui enlevait doucement
de son visage quelques feuilles mortes tombées des arbres.
- "Alice, ma chérie, réveille-toi!
lui dit sa soeur. Comme tu as dormi longtemps!
- - Oh, quel rêve bizarre je
viens de faire!" s'exclama Alice.
- Et elle se mit à raconter,
autant qu'elle pouvait se les rappeler, toutes les étranges Aventures que
vous venez de lire.
- Lorsqu'elle eut fini, sa soeur
l'embrassa et dit:
- "C'était un rêve vraiment
très bizarre, ma chérie; mais, à présent, rentre vite à la maison pour prendre
ton thé; il commence à se faire tard."
- Alice se leva et s'en alla en
courant, tout en réfléchissant de son mieux au rêve merveilleux qu'elle venait
de faire.
- Mais sa soeur resta assise
sans bouger à l'endroit où sa cadette l'avait laissée, la tête appuyée sur
une main, regardant le soleil se coucher, songeant à Alice et à ses merveilleuses
Aventures, jusqu'à ce qu'elle aussi se mît à rêver tout éveillée. Et voici
quel fut son rêve.
- D'abord elle rêva de la petite
Alice. De nouveau les petites mains furent croisées sur ses genoux, les yeux
avides et brillants furent fixés sur les siens; elle crut entendre le
timbre même de sa voix, elle crut voir le petit mouvement de sa tête rejetée
en arrière pour écarter les cheveux qui avaient la fâcheuse habitude de
lui tomber sur les yeux; et, tandis qu'elle écoutait, ou croyait écouter,
il lui sembla voir s'agiter autour d'elle les créatures bizarres du rêve de
sa petite soeur.
- Les longues herbes se mirent
à bruire à ses pieds tandis que le Lapin Blanc passait en hâte... La
Souris effrayée traversa la mare voisine avec un léger clapotis... Elle entendit
le bruit des tasses à thé du Lièvre de Mars et de ses amis, éternellement
attablés devant leur éternel goûter, et la voix aiguë de la Reine
ordonnant l'exécution de ses malheureux invités... Une fois encore le
bébé-cochon éternua sur les genoux de la Duchesse, tandis que plats et
assiettes s'écrasaient autour de lui... Une fois encore le cri du Griffon,
le grincement du crayon sur l'ardoise du Lézard, les faibles soupirs des
cochons d'Inde étouffés, remplirent l'espace, mêlés aux sanglots lointains
de l'infortunée Simili-Tortue.
- Elle resta ainsi, les yeux
fermés, croyant presque être au Pays des Merveilles, tout en sachant fort
bien qu'il lui suffirait de les rouvrir p our retrouver la terne réalité.
L'herbe ne bruirait plus qu'au souffle du vent, et, seul, le balancement des
tiges des roseaux ferait naître des rides à la surface de la mare... Le
tintement des tasses à thé deviendrait le tintement des clochettes des
moutons, les cris aigus de la Reine ne seraient plus que la voix du petit
berger... Les éternuements du bébé, les cris du Griffon et tous les autres
bruits étranges, se transformeraient (elle ne le savait que trop) en la
rumeur confuse qui montait de la basse-cour, tandis que les meuglements
lointains du bétail remplaceraient les lourds sanglots de la Simili-Tortue.
- Finalement, elle se représenta
cette même petite soeur devenue femme. Elle était certaine que, dans les
années à venir, Alice garderait son coeur d'enfant, si aimant et si simple;
elle rassemblerait autour d'elle d'autres petits enfants, ses enfants à elle,
et ce serait leurs yeux à eux qui deviendraient brillants et avides en
écoutant mainte histoire extraordinaire, peut-être même cet ancien rêve du
Pays des Merveilles. Elle partagerait tous leurs simples chagrins et prendrait
plaisir à toutes leurs simples joies, en se rappelant sa propre enfance et
les heureuses journées d'été